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16/06/2010

Vieil Ispahan 16

Assise au bureau au fond du magasin, j'ai eu une pensée pour David Powell. C'était trop tard.

04/06/2010

Vieil Ispahan 15

Bien souvent je remarque que je manque de talent pour le boniment, or la vente de tapis tient essentiellement aux blablas dont on berce les éventuels clients jusqu'à les persuader qu’ils ont besoin de cet objet de luxe. C’est une chose qui est généralement au-dessus de mes forces, mais j’ai voulu profiter de deux jours de braderie pour me perfectionner dans cet art. Avisant une cliente intéressée par des fragments de tissus anciens bariolés que mon patron avait ressortis – peut-être de son grenier, peut-être d’une friperie - pour l’occasion, je me charge de lui vanter l’ouvrage, et – prends-toi pour une vendeuse, bordel ! - j’insiste sur le fait que malgré son mauvais état, on retrouve les caractéristiques de l’art iranien sur ce bout de tissu de quelques centimètres. Impressionnée par ma propre facilité à raconter des balivernes, je m’emporte, trémolos dans la voix, j’invente un âge à ce tissu, et je raconte comme les femmes ont passé du temps à coudre galons et tissus (il s’agissait d’un sorte de patchwork), c’est tout juste si je ne lui traduis pas les paroles de leurs chants nostalgiques nés au soleil de ce magnifique pays qu’est l’Iran. Comme elle désire voir autre chose, je replie le tissu. Une étiquette collée au dos nous saute aux yeux : un seul mot en lettres majuscules : INDE.

25/03/2010

Vieil Ispahan 14

De toute façon je ne suis jamais allée à Venise, alors rien ne pourra m’empêcher d’imaginer que je m’y suis téléportée. Les ouvriers ont creusé à un mètre des façades une tranchée, qui remonte tout le long de la rue. Elle est rythmée de petits ponts. Si la pluie s’en mêlait, les canaux seraient vite remplis, et la scène friserait la perfection. Les piétons longent la vitrine du magasin de tapis en file indienne, et parfois une vieille crée l’événement en butant sur une passerelle de bois.

De l’autre côté des fossés, sur la chaussée interdite aux voitures, les tractopelles et les grues fouillent le sol pour trouver leur pitance. C’est peut-être leur grosse tête au bout de leur long cou, ou la lenteur de leurs amples mouvements, ou leur façon démesurée d’être présents, ou peut-être encore les tremblements du sol qu’ils provoquent : ils me font l’effet d’animaux préhistoriques et je me surprends à leur donner des noms en us.

23/03/2010

Vieil Ispahan 13

Quelqu’un a nettoyé la vitrine du magasin de tapis, je vois désormais les passants avec beaucoup de clairvoyance. C’est justement le jour qu’ont choisi les manifestants aux drapeaux rouges pour passer toutes gueules ouvertes – vous ne m’empêcherez pas de citer Victor Hugo comme me l’a appris mon père dans les moments d’énervement collectif : Affront ! Horreur ! Toutes les bouches criaient ! – et je peux les observer comme s’il s’agissait de poissons dans un aquarium, ce qui les remet tout à fait à leur place.

19/03/2010

Vieil Ispahan 12

Un client me tend sa carte de visite, son nom est suivi de la mention Directeur d’hôpital honoraire. C'est un code : cette annotation est supposée inspirer le respect. Replacer le bonhomme dans le réseau social. Employeur ou employé, important ou insignifiant, winner ou looser, respectable ou méprisable. Il ne sait pas toute la mésestime que je nourris à l’égard de ceux de son espèce, il croit m’impressionner par sa faconde, il se pavane dans mon royaume de tapis, et ose effleurer du regard le Journal (1959-1969) de Gombrowicz dont j’ai interrompu la lecture à son arrivée : je voudrais que lui saute à la gorge cette phrase qui lui est spécialement destinée dans ce livre : qui l’on est est plus important que ce que l’on fait.