15/09/2009

Vieil Ispahan 9

Un homme sur le trottoir se parle à lui-même, et si les passants devaient le qualifier – si l’on devait les sommer de le qualifier, alors qu’ils l’avaient sitôt vu sitôt oublié – ils le nommeraient fou. Mais seule la sagesse conseille de commencer par se convaincre soi-même. Cet homme est assez éclairé pour ne deviser qu’avec lui-même.

27/05/2009

Vieil Ispahan 8

            On jurerait que l’adolescent criblé d’acné a sorti sur le trottoir d’en face sa grosse tête purulente pour l’assécher au soleil, à défaut de l’assainir. S’il avait pu se contenter de la poser sur le balcon, sans avoir à sortir son corps, il aurait été le plus heureux des pubères. Au lieu de quoi il s’est retiré sous trois épaisseurs de vêtements supposées cacher sa disgrâce. Mais il ne sait pas ce que disgrâce veut dire : il se contente d’éprouver la sienne. Il reste longtemps juste à côté du distributeur de préservatifs, son visage est impassible, non qu’il ne ressente rien, mais la moindre expression risquerait de presser une bonne demi-douzaine de pustules.

Une fille de sa connaissance le trouve là et interrompt son shopping pour discuter un moment avec lui. En parlant elle tend le visage de cette façon qui appelle un baiser, elle rit même si le garçon ne se penche pas vers elle pour l’embrasser comme elle le souhaiterait. Elle rit parce qu’elle sait que s’il ne l’embrasse pas cela n’a aucune importance : le baiser viendra fatalement. Le baiser viendra fatalement parce qu’elle remue la tête de cette façon et que le garçon sourit en regardant vers le haut puis vers le bas de la rue avant de la fixer quelques secondes.

06/05/2009

Vieil Ispahan 7

            Il s’est passé cette drôle de chose : j’avais mis la chanson Blue Hotel de Chris Isaak un peu trop fort sans doute, en laissant la porte du magasin grande ouverte sur la rue. Un homme est passé le long de la vitrine, un homme qui avait l’air téléguidé s’il est possible qu’un homme soit téléguidé. Sa silhouette s’est soudain figée dans l’embrasure, peut-être le temps que le Télécommandeur trouve les boutons pour le faire pivoter et entrer dans la boutique. Je me suis rendue compte plus tard en y repensant que c’était juste Chris Isaak qui avait pris la télécommande en main et si ce type marchait droit jusqu’à mon bureau, jusqu’à me regarder dans les yeux pour ne prononcer qu’une seule phrase avant de repartir sur le même mode, c’était dans un état d’hypnose, si bien que la phrase dénuée d’à-propos qu’il a énoncée lorsqu’il a posé les yeux sur moi – je suis plein de poussière – n’aurait pas dû me plonger dans ces heures d’analyse mentale. Cependant j’ai trouvé la phrase si belle, et cet homme si envoyé (et homme envoyé veut dire quelque-chose, il s’agit d’une forme de prophète, mais qui n’est voyant que pour quelques minutes, et à son insu) que je n’ai pas pu m’empêcher de chercher un sens à cette visite. Et puis j’ai compris que c’était Chris Isaak, et comme ni Chris Isaak ni aucun chanteur n’a jamais eu le moindre message poétique à délivrer, j’ai pensé qu’il fallait savourer cette histoire à la façon d’une simple chanson.

19/02/2009

Vieil Ispahan 6

Assise au bureau, je peux voir la silhouette minuscule des passants se refléter dans les vitres de la pharmacie, de l’autre côté de la rue. Quelques secondes plus tard, ils apparaissent en gros plan dans le cadre de la vitrine. Ils me regardent, et comme ils me regardent je les regarde. Je ne suis pas à vendre et cependant les yeux de certains hommes disent le contraire.

 

Je lutte de toutes mes forces contre ma raison, cette petite salope qui voudrait me forcer à abattre les tâches les unes après les autres, aspirateur, restauration, rangement, inventaire, factures et tutti quanti, comme si tout ceci était dans l’ordre des choses, or je connais l’ordre des choses depuis quelques temps. Hé bien il n’est question ni d’aspirateur ni de rangement, pas plus que de factures ou d’inventaire ou même de restauration de tapis.

 

            Je m’accorde un instant pour écouter Billie Holiday. Plus tard je passerai l’aspirateur et je nouerai les derniers arrêts points, mais auparavant je m’accorde un instant pour écouter Strange fruit.

 

16/02/2009

Vieil Ispahan 5

Un fou est entré au magasin un après-midi, il s'est mis à genoux sur le tapis qui est à l'entrée, doigts, orteils, nez, front, genoux sur le sol il voulait l'embrasser, il parlait très fort en gesticulant, à genoux sur le tapis de l’entrée. Comme il était accompagné d’un homme ivre, le patron l’a incité à sortir, il lui prenait le bras pour le relever, mais en se redressant le fou m'a vue, il a crié oh une belle femme (ne perdons pas de vue qu’il est fou), il s'est levé, il disait qu'il voulait me saluer, mais mon patron s'est jeté les bras en croix sur son chemin pour s'interposer entre lui et moi (il faut m'imaginer assise au bureau, au fond du magasin, souriant gracieusement à cet insensé que je croise souvent en ville, et tout à fait disposée à le saluer, avec son costume et sa prestance il semblait sur le point de me faire le baise-main) et cet iranien de patron avait l'air de me sauver la vie en offrant son torse à une balle de pistolet Smith & Wesson qui m'était destinée - mais après tout c'est un homme et sans doute sait-il mieux que moi les intentions des hommes et ainsi m'a t-il peut-être vraiment sauvé la vie, anyway... - il a répondu Elle ne dit bonjour à personne ! presqu'en criant, et c'était assez surprenant pour me faire ravaler mon sourire et il l'a mis dehors, pendant que le fou criait Jaloux!!!, c'était un moment incroyable, à la fois poétique, très triste et très drôle.

11/02/2009

Vieil Ispahan 4

            Assise au bureau au fond du magasin de tapis, je vois passer le dessinateur sur le trottoir d’en face : il est avec un autre homme et ils parlent avec beaucoup de sympathie l’un avec l’autre. Je me dis que je voudrais bien moi aussi pouvoir parler avec beaucoup de sympathie avec un autre être humain en remontant à pied la rue de cette façon un peu nonchalamment et cependant avec le rythme de ceux qui savent où ils mènent l’esprit de leur interlocuteur.

09/02/2009

Vieil Ispahan 3

            Dans la salle des deux mètres sur trois, face à la grande glace, je mène à bien mes exercices de shadow. Je suis la seule boxeuse au monde à m’échauffer sur un ring fait d’une vingtaine de tapis persans superposés. Le ring le plus luxueux de toute l’histoire de la boxe, pour la boxeuse la plus minable de toute l’histoire de l’Humanité.

 

            Chaque tapis a son propre ring, que l’on appelle le champ, il est le domaine du spirituel, où règne le médaillon central – l’Esprit divin. Les bordures qui encadrent ce ring – elles sont parfois plus de six – sont du domaine terrestre et protègent le royaume céleste. En regardant attentivement ces champs, on comprend que chaque tapis raconte une histoire – ma préférée est celle que chantent les bidjars, des oiseaux venus piquer le cœur des fleurs de marguerite parce que leur nectar a le pouvoir de rapprocher le cœur des hommes.

 

            Et au fond, que raconte le tapis d’un ring de boxe, chaque soir de réunion ? La même vieille histoire de l’Humanité : sueur et solitude, amour et gloire, duel et désespoir.

05/02/2009

Vieil Ispahan 2

             Les vieilles femmes entrent toujours pour les descentes de lit. Combien elles coûtent est la grande affaire. Veulent-elles se faire une idée du prix des tapis persans, et craignent-elles de provoquer des nombres à cinq chiffres en s’intéressant aux grandes dimensions ? Ou sentant la fin venir sont-elles tourmentées par les descentes de lit comme on peut l’être par les descentes de Croix ? Certaines les appellent tapis de prière, mais il ne faut pas perdre de vue que les hommes doivent pouvoir y placer doigts, orteils, nez, front, genoux. 80 x 60 c’est définitivement une descente de lit et non un tapis de prière.

 

             Lorsqu’elles quittent le magasin, si la pluie se met à tomber - et elle se met à tomber, fatalement -certaines vieilles femmes sortent de leur poche un carré de plastique transparent qu’elles appellent caroline et qu’elles se nouent autour de la tête sous le menton. Elles croisent sur le trottoir d’autres vieilles femmes qui ont noué leur caroline exactement de la même manière, mais parfois l’une d’elles a un modèle à pois blancs.

 

             J’ai voulu baisser l’auvent afin de créer un abri pour les piétons, j’avais dans l’idée qu’ils regarderaient les tapis à travers la vitrine en attendant l’accalmie, mais j’ai vu cette vieille bourgeoise descendre la rue à petits pas pressés, à la façon d’une poule mouillée déboussolée par l’intrusion d’un renard dans le poulailler, et l’image n’est pas un cliché, je connais cette femme, j’ai eu bien trop souvent l’occasion de l’observer : ses manières autant que sa voix sont celles d’un gallinacé. Elle caquette sans vous regarder jamais dans les yeux - et comment pourrait-elle, avec un œil de chaque côté de sa tête de poule, comme un fait exprès pour qu’elle n’ait jamais une vue d’ensemble ? Quand elle vous jauge c’est en vous présentant son profil,

 

             Tiens je n’ai même pas envie d’en parler.

 

 

 

 

 

 

 

03/02/2009

Vieil Ispahan

          Il s’est passé un truc avec ce tapis vieux de cent cinquante ans : on l’a pendu au mur et mon cœur a éclaté. Je suis tombée amoureuse d’un vieil Ispahan de deux mètres sur trois.

 

          Plus tard j’ai eu le cran de me poster face à lui - c’était en attendant que le thé infuse – pour observer les détails de son champ. J’ai trouvé des nuages entrelacés aux fleurs, et j’ai trouvé le bleu du ciel, bleu adorable du ciel. J’étais dans un jardin, pardis en persan, c’était un jardin clos de sept murailles - sept bordures - un paradis suspendu, et maintenant il est fiché là, en plein cœur, je le sens, pas plus grand qu’une tête d’épingle. Mon vieil ange de minuit, je lui mets le concerto pour clarinette de Mozart Rouge Cramoisi, assorti à ses bordures et à son médaillon central.

 

De la même façon que l’on accueille un nouvel amant en toute simplicité, sans lui demander de décliner son curriculum vitae avant de succomber, je n’ai pas cherché à savoir de qui on le tenait et où il avait passé les cent cinquante dernières années.

 

J’ai commencé à travailler au magasin de tapis pour gagner mon pain quotidien le 2 octobre 2007. Bordel, quelques mois plus tôt j’étais encore boxeuse, et je pouvais résumer ma situation d’un simple et terrible constat : la boxeuse a été mise aux tapis.

 

          Hé bien il fallait que je me relève avant la fin du décompte, d’une façon ou d’une autre.