Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29/05/2012

What else ?

Qui saura, à la vue de ma tasse de café abandonnée sur la table en terrasse, le plaisir que j’ai pris à rester seule dix minutes, tournée vers le square ? Les buissons étincelaient. Fuck le travail, fuck l’esprit de sérieux, fuck les conversations : il est temps de vivre.

28/08/2006

Rouge

Lundi 28 août 2006.

      Quand je ne suis plus bonne à rien, je me jette à la rue, je retourne regarder à travers la vitrine du magasin de perruques. La rouge à frange soupire sur sa pauvre tête de polystirène blanc, alors que je pourrais secouer la tête comme ça pour la faire danser en descendant le côté ensoleillé de la rue - ma tête rouge à frange dans la foule, incognito.

      Mais je redescends brune, le passager d'une Peugeot me crie une phrase aussitôt prononcée aussitôt envolée, à la façon d'une perruque mal ajustée. Il désigne le trottoir derrière moi, comme si j'avais perdu quelque-chose, mais il rit de me voir vérifier la chaussée : c'était mon coeur, je vous l'ai donné, vous l'avez laissé tomber ! Malgré la file de voitures impatientes derrière la Peugeot, je fais mine de ramasser son coeur sur le trottoir, je rougis en le lui tendant avec cérémonie : je vous le rends. Il ne fait pas d'histoire pour le reprendre, mais au contraire m'envoie des baisers à travers les airs.

22/05/2006

Dans les poches des hommes

Lundi 22 mai 2006.

 

Profité du soleil il y a plusieurs jours pour endosser ma panoplie d’espionne, moulée de noir. J’ai choisi la victime au hasard, homme d’âge mûr à la veste jaune - trop foncée pour le beurre frais des chaises de Van Gogh. Je l’ai suivi à une distance raisonnable, fixant ses talons plutôt que son crâne afin que jamais il ne croise mon regard en se retournant.

Il a remonté la plus longue rue de la ville, il slalomait à contre-sens entre les groupes de filles sorties faire du shopping, et parfois il portait la main à sa poche de veste comme pour vérifier si ce qu’il y avait glissé – un papier, une clé d’appartement, de l’argent, une arme, une clé USB, un harmonica, un pilulier, une clé de chambre d’hôtel, un peigne (qu’y a-t il dans les poches des hommes ?)- y était toujours. Il a repéré de loin une jolie femme descendant la rue, je l’ai su à son rythme soudain plus lent, j’ai quitté des yeux ses talons pour inspecter les alentours, je l’ai su aussi à son geste de la main dans ses cheveux, et quelques secondes plus tard, au moment de la croiser, son mouvement de tête vers elle me l’a confirmé. Il a repris ses frénétiques vérifications, et moi ses talons comme point de repère, il a traversé en dehors des clous, en diagonale, je lui ai laissé une bonne longueur d’avance avant de traverser dans les règles, pour corser l’exercice. Je l’ai aperçu de loin couper une rue perpendiculaire avant qu’un bus ne le masque, et comme dans un mauvais thriller, une fois mon champ de vision dégagé, l’homme à la veste jaune s’était évaporé.

J’avais perdu.

12/05/2006

Marie-Antoinette

Vendredi 12 mai 2006.

           Ils coupent les arbres de la Ville. Les peupliers espiègles qui rivalisaient de hauteur avec les immeubles de la place ont été débités en tronçons réglementaires puis chargés à la main dans des remorques aux couleurs de la Ville. Décapités à leur tour, les platanes, et suivront les charmes, les merisiers et les érables pourpres. Ils n’épargnent que les bouleaux et les saules pleureurs, je crois y déceler un aveu de névrose. Je rêve d’ébouriffer les pelouses fonctionnaires dont pas un brin ne dépasse, les fleurs déprimées cantonnées aux limites d’une plate-bande rectangulaire.

            Je me contente de marcher du côté ensoleillé de la rue, je prends mon air d’aristocrate déchue, les arbres étêtés me rendent le clin d’œil, je ferme les yeux, je suis ailleurs.

09/11/2005

La squaw

Mercredi 9 novembre 2005.

Cent-dix kilos de bajoues, à vue d’œil, et zippé sous toutes les coutures de cuir. J’ai tout de suite su que c’était ma petite gueule qui ne lui revenait pas. Je n’aurais pas dû tourner autour de sa Harley-Davidson avec un œil lubrique. J’avais dix-sept ans, c’était à Paris, ma mère m’avait dit pas le quartier des Halles, mais c’était un raccourci et j’étais avec une amie. Sur le trottoir, la Harley me faisait les yeux doux, et je voulais juste montrer les chromes reluisants du moteur en V à cette amie. Et aussi les lacets de cuir au guidon. Je ne pouvais pas savoir que le biker ne la quittait jamais des yeux, pas même pour engloutir ses cinq litres de bière, en plein après-midi d’été.

Il est sorti du café avec sa dégaine de cow-boy, je me souviens que j’avais deux nattes et que je me sentais squaw de carnaval. La fille avec qui j’étais a juste dit Fleur ! mais elle ne m’a pas laissée tomber, c’était une fille stoïque.

Je ne sais pas comment ça m’est venu, question de survie, peut-être, le type était à deux pas, les sourcils froncés, mais pas une goutte de sueur, rien que de la détermination, j’ai pris mes armes de fille, je n’étais pas boxeuse à l’époque, j'ai dit elle est à vous, cette Electra ? et donner le nom savant de sa moto était une façon subtile, vous en conviendrez, de lui faire comprendre que je partageais sa passion.

Je l’ai senti déstabilisé, j’ai porté aussitôt le coup de grâce : Je peux la prendre en photo ?

Il l’a déplacée lui-même, pour m’offrir un meilleur angle, et pour lui prouver qu’il avait raison de se mettre en quatre pour moi, je lui ai exhibé la ceinture Harley-Davidson que le beau gosse du lycée m’avait prêté pour les vacances. Ca a déclenché chez lui une longue et violente discussion intérieure, à en croire ses soupirs et ses sourcils froncés. Il avait l’air de peser le pour et le contre et précipitamment, comme pour s’interdire tout retour en arrière, il a dit Vous pouvez monter dessus pour la photo… Votre amie va la prendre ? Je l’aurais bien embrassé mais c’était un sacré morceau, je me suis contenté d’enfourcher son Electra Glide Classic, le biker a reculé de trois pas pour sortir du champ, et mon amie a immortalisé la scène.

Sur la photo j’ai un sourire victorieux, elle est restée longtemps punaisée au mur au-dessus de mon bureau, c’était l’année où j’ai lu tout Maupassant.