28/08/2006
Rouge
Lundi 28 août 2006.
Quand je ne suis plus bonne à rien, je me jette à la rue, je retourne regarder à travers la vitrine du magasin de perruques. La rouge à frange soupire sur sa pauvre tête de polystirène blanc, alors que je pourrais secouer la tête comme ça pour la faire danser en descendant le côté ensoleillé de la rue - ma tête rouge à frange dans la foule, incognito.
Mais je redescends brune, le passager d'une Peugeot me crie une phrase aussitôt prononcée aussitôt envolée, à la façon d'une perruque mal ajustée. Il désigne le trottoir derrière moi, comme si j'avais perdu quelque-chose, mais il rit de me voir vérifier la chaussée : c'était mon coeur, je vous l'ai donné, vous l'avez laissé tomber ! Malgré la file de voitures impatientes derrière la Peugeot, je fais mine de ramasser son coeur sur le trottoir, je rougis en le lui tendant avec cérémonie : je vous le rends. Il ne fait pas d'histoire pour le reprendre, mais au contraire m'envoie des baisers à travers les airs.
18:30 Publié dans The sunny side of the street | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note | Tags : Flower Power, Littérature, Journal intime
22/05/2006
Dans les poches des hommes
Lundi 22 mai 2006.
Profité du soleil il y a plusieurs jours pour endosser ma panoplie d’espionne, moulée de noir. J’ai choisi la victime au hasard, homme d’âge mûr à la veste jaune - trop foncée pour le beurre frais des chaises de Van Gogh. Je l’ai suivi à une distance raisonnable, fixant ses talons plutôt que son crâne afin que jamais il ne croise mon regard en se retournant.
Il a remonté la plus longue rue de la ville, il slalomait à contre-sens entre les groupes de filles sorties faire du shopping, et parfois il portait la main à sa poche de veste comme pour vérifier si ce qu’il y avait glissé – un papier, une clé d’appartement, de l’argent, une arme, une clé USB, un harmonica, un pilulier, une clé de chambre d’hôtel, un peigne (qu’y a-t il dans les poches des hommes ?)- y était toujours. Il a repéré de loin une jolie femme descendant la rue, je l’ai su à son rythme soudain plus lent, j’ai quitté des yeux ses talons pour inspecter les alentours, je l’ai su aussi à son geste de la main dans ses cheveux, et quelques secondes plus tard, au moment de la croiser, son mouvement de tête vers elle me l’a confirmé. Il a repris ses frénétiques vérifications, et moi ses talons comme point de repère, il a traversé en dehors des clous, en diagonale, je lui ai laissé une bonne longueur d’avance avant de traverser dans les règles, pour corser l’exercice. Je l’ai aperçu de loin couper une rue perpendiculaire avant qu’un bus ne le masque, et comme dans un mauvais thriller, une fois mon champ de vision dégagé, l’homme à la veste jaune s’était évaporé.
J’avais perdu.
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12/05/2006
Marie-Antoinette
Vendredi 12 mai 2006.
Ils coupent les arbres de la Ville. Les peupliers espiègles qui rivalisaient de hauteur avec les immeubles de la place ont été débités en tronçons réglementaires puis chargés à la main dans des remorques aux couleurs de la Ville. Décapités à leur tour, les platanes, et suivront les charmes, les merisiers et les érables pourpres. Ils n’épargnent que les bouleaux et les saules pleureurs, je crois y déceler un aveu de névrose. Je rêve d’ébouriffer les pelouses fonctionnaires dont pas un brin ne dépasse, les fleurs déprimées cantonnées aux limites d’une plate-bande rectangulaire.
Je me contente de marcher du côté ensoleillé de la rue, je prends mon air d’aristocrate déchue, les arbres étêtés me rendent le clin d’œil, je ferme les yeux, je suis ailleurs.
11:05 Publié dans The sunny side of the street | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note
09/11/2005
La squaw
Cent-dix kilos de bajoues, à vue d’œil, et zippé sous toutes les coutures de cuir. J’ai tout de suite su que c’était ma petite gueule qui ne lui revenait pas. Je n’aurais pas dû tourner autour de sa Harley-Davidson avec un œil lubrique. J’avais dix-sept ans, c’était à Paris, ma mère m’avait dit pas le quartier des Halles, mais c’était un raccourci et j’étais avec une amie. Sur le trottoir, la Harley me faisait les yeux doux, et je voulais juste montrer les chromes reluisants du moteur en V à cette amie. Et aussi les lacets de cuir au guidon. Je ne pouvais pas savoir que le biker ne la quittait jamais des yeux, pas même pour engloutir ses cinq litres de bière, en plein après-midi d’été.
Il est sorti du café avec sa dégaine de cow-boy, je me souviens que j’avais deux nattes et que je me sentais squaw de carnaval. La fille avec qui j’étais a juste dit Fleur ! mais elle ne m’a pas laissée tomber, c’était une fille stoïque.
Je ne sais pas comment ça m’est venu, question de survie, peut-être, le type était à deux pas, les sourcils froncés, mais pas une goutte de sueur, rien que de la détermination, j’ai pris mes armes de fille, je n’étais pas boxeuse à l’époque, j'ai dit elle est à vous, cette Electra ? et donner le nom savant de sa moto était une façon subtile, vous en conviendrez, de lui faire comprendre que je partageais sa passion.
Je l’ai senti déstabilisé, j’ai porté aussitôt le coup de grâce : Je peux la prendre en photo ?
Il l’a déplacée lui-même, pour m’offrir un meilleur angle, et pour lui prouver qu’il avait raison de se mettre en quatre pour moi, je lui ai exhibé la ceinture Harley-Davidson que le beau gosse du lycée m’avait prêté pour les vacances. Ca a déclenché chez lui une longue et violente discussion intérieure, à en croire ses soupirs et ses sourcils froncés. Il avait l’air de peser le pour et le contre et précipitamment, comme pour s’interdire tout retour en arrière, il a dit Vous pouvez monter dessus pour la photo… Votre amie va la prendre ? Je l’aurais bien embrassé mais c’était un sacré morceau, je me suis contenté d’enfourcher son Electra Glide Classic, le biker a reculé de trois pas pour sortir du champ, et mon amie a immortalisé la scène.
Sur la photo j’ai un sourire victorieux, elle est restée longtemps punaisée au mur au-dessus de mon bureau, c’était l’année où j’ai lu tout Maupassant.
08:10 Publié dans The sunny side of the street | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note
08/09/2005
Giroflée
Jeudi 8 septembre 2005.
Je pourrais boire à la volupté de l’horreur, boire à la vieille roulée dans ses couvertures, abandonnée sur le bas-côté du couloir d'hôpital, boire à son visage figé, à ses cheveux arrachés par poignées, à son menton crispé dans un éternel sanglot muet, boire à son moignon suintant et à sa plaie dégueulasse dont se plaint le médecin, et boire jusqu’à l’ivresse à sa solitude.
Mais je congédie l’horreur, je me contente d’offrir à la vieille, in petto, ce parfum de giroflée sauvage humé du côté ensoleillé de la rue, hier en fin d’après-midi.
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14/06/2005
Trente minutes dans la vie d'un escalier
Mardi 14 juin 2005.
A l'heure qui brûle, hier, sous les platanes, face à l'escalier de pierre aux vingt-quatre marches. S'il est de guingois, c'est pour compenser la démarche chaloupée des clochards qui l'empruntent. Je brûle une pelote de nerfs et cinq longues minutes à observer la descente hasardeuse de l’ivrogne de douze heures douze. La légèreté de la fille à volants de douze heures dix-sept me remet le cœur à l’endroit. Le ballon de foot de douze heures dix-huit ne touche qu’une marche sur sept, bientôt suivi d’une bonne dizaine de paires de jambes d’enfants. Le type de douze heures vingt porte une cravate sombre et une sacoche de cuir. Les deux vieilles femmes de douze heures vingt-huit m’évoquent les santons d’une crèche provençale. Si la jeune-femme de douze heures vingt-neuf lâchait son landau, elle donnerait à ces marches sans prétention une tournure très Cuirassé Potemkine. Le chien vagabond de douze heures trente me remarque sur mon banc. Il passe son chemin. A douze heures quarante-deux, c’est moi qui lève le camp. Je remonte l’escalier de pierre pincé entre deux immeubles. J’écoute les éclats de voix, je devine dans la touffeur des cuisines les drames domestiques.
Il fait chaud, je voudrais une robe cousue de fil blanc.
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26/05/2005
Pas de titre
Jeudi 26 mai 2005.
J'ai suivi un homme à qui il manquait la jambe gauche. J'étais fascinée par la mollesse du vent sur le tissu vide du pantalon, côté gauche. Il se déplaçait à béquilles. Il n'avait pas de prothèse, il n'avait pas roulé puis épinglé le tissu, il s'était juste habillé, et il était sorti. Je me suis demandé ce qu'il avait fait de sa jambe amputée. Enterrée ? A la poubelle ? Dans un bocal, comme la tentacule d'une pieuvre tuée au XVIIIème siècle, et depuis présentée de musée en musée ? Le lendemain, j'ai croisé une femme en fauteuil roulant, dont la jambe de pantalon droite avait été soigneusement roulé puis épinglée.
Le surlendemain, j'ai passé l'après-midi à contempler une jolie fille dans un jardin, en écoutant C. jouer de la cythare indienne. Un autre guitariste a voulu essayer, mais il a vite abandonné.
Ce blog s'essouffle.
10:20 Publié dans The sunny side of the street | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
19/05/2005
Les prunes et moi
Jeudi 19 mai 2005.
Je repense à la phrase du marchand de fruits et légumes, lorsqu’il explique que si la prune éclate, c’est que son taux de sucre est au maximum. Je me gargarise de cette phrase un bon moment. Je crois qu’une prune exulte de sucre et éclate en une plaie cruciforme exactement de la même manière que mon cœur se fend en ce moment pour se libérer d’un trop-plein de joie. Les prunes m’émeuvent soudain.
Presque autant que ce vieil homme édenté aux allures d’ivrogne, aperçu sur le trottoir hier. Une grosse femme en voiture klaxonne pour attirer son attention avant de lui faire de grands signes d’amitiés. Il ne répond que d’un geste, mais son sourire l’illumine bien après que la voiture ait disparu. Lorsque nos regards se croisent, je lui souris. Je lui envie sa joie, et devant ce signe extérieur de bonheur, les larmes me montent aux yeux.
Le thé vert trop infusé a un arrière-goût de cigarette. Une vieille copine de lycée m'envoie un mot pour me dire qu'elle a fait un bébé toute seule.
10:40 Publié dans The sunny side of the street | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28/04/2005
Minable expérience d'espionne
Jeudi 28 avril 2005.
Je me souviens d’un sacré réflexe d’espionne qui me réjouit encore aujourd’hui quand j’y pense.
Paris, il y a quelques années. Un boulevard, et sur le trottoir, je vais croiser un homme qui tient à la main un bouquet de fleurs, têtes en bas : je reconnais un célèbre écrivain français. Il marche à grandes enjambées, mais ça c’est parce qu’il emporte chez lui une brassée du Jardin d’Eden. Il sait qu’il est peut-être suivi, il ne se doute pas que l’espionne arrive face à lui. Il ne se méfie pas, ne me regarde pas, nous nous croisons, je me retourne sur son passage, il s’est approché d’une porte cochère, il tape le code d’ouverture, je reviens sur mes pas l’air de rien, en professionnelle. Il disparaît à l’intérieur de l’immeuble en laissant la porte se refermer lentement derrière lui. Sans réfléchir, (ici le réflexe d’espionne dont je suis si fière), je jette l’un de mes gants dans l’embrasure de la porte pour l’empêcher de se refermer tout à fait. J’attends quelques secondes avant de me glisser à mon tour à l’intérieur de l’immeuble. Cour intérieure, graviers, escaliers numérotés, couloirs. Pas un bruit, pas une ombre. Je repère une sortie donnant sur une petite rue, parallèle au boulevard. L’endroit rêvé pour un agent secret doublé d’un écrivain célèbre (et il le dit lui-même, c’est la même chose). Je finis par trouver sa boite aux lettres, je prends le minuscule ascenseur pour monter à l’étage indiqué, mais là-haut le plancher craque. Le couloir est tortueux, et toutes les portes peuvent être la sienne. Je flaire l’aura de l’écrivain (il m’impressionnait beaucoup à cette époque),… lorsque j’entends des bruits de pas ! Je redescends par l’escalier, cours à travers les couloirs, et je m’échappe par la sortie discrète, dans la rue déserte pour semer les éventuels contre-espions. Je me contente de sortir un papier et un crayon, je note le nom et l’adresse de l’écrivain, et quoique vous en pensiez, j’estime que ma mission s’arrête là. Je vous avais prévenus : c'est minable.
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13/04/2005
Ralph et Tim
Mercredi 13 avril 2005.
J’ai un petit sac à dos Ralph Lauren, un cadeau, qui fait que l’on me prend pour une fille riche. J’ai connu un brocanteur qui ressemblait à Tim Robbins. Sa boutique était sens dessus dessous, sombre, il fallait enjamber les vieilles bottes d’une comtesse russe, contourner le guéridon à spiritisme dix-neuvième sans renverser le service à thé années folles, mais on avait le droit d’essayer le piano mécanique de 1909 qui arrivait tout droit de Chicago. Tim Robbins voulait m’aider, si je le désirais, peut-être que je cherchais quelque-chose de précis, avais-je vu ces jumelles de théâtre en corolle, « pour jeune-femme fleur » ? Et lorsque je lui ai dit que c’était mon prénom, il a déniché cette drôle de binette en forme de cœur, « pour jardinier amoureux ». Non, je n’avais jamais rien vu, et je voulais qu’il me raconte tout ce que je lui désignais du doigt. Il inventait des usages farfelus à chaque objet, et riait parfois tout seul sous la visière de sa casquette en jean. Je me rappelle m’être pavanée dans son capharnaüm, je me rappelle avoir dansé autour de lui, en flirtant avec l’ombre de sa casquette sans jamais vouloir la franchir, je me rappelle son réflexe pour rattraper une pile de petits moules de métal qu’il avait heurté, je me rappelle sa jubilation en constatant que pas un ne lui avait échappé.
-« Vous avez vu ce réflexe ?! J’adore quand ça m’arrive ! »
Et moi j’adorais que ça lui arrive juste là, sous mes yeux, et je voulais acheter quelque-chose en souvenir de ce réflexe-là, de cette jubilation-là.
Je lui ai demandé de me montrer tout ce qu’il avait à très bas prix, mais « avec mon petit sac Ralph Lauren », il avait du mal à croire que je n’étais pas riche. J’ai fini par trouver, il a enveloppé de papier de soie un minuscule verre à pied, je suis sortie de sa boutique avec à la main ce symbole fragile mais intact.
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