01/12/2006
Sans paroles
Comme j’écoutais dans la voiture ce Trio avec piano n°25 de Haydn, en attendant mon tour à la station service,
un génial metteur en scène invisible, le hasard, a disposé tout autour de moi en quelques secondes, les personnages typiques d’un Buster Keaton. Les deux vieilles commères discutaient au beau milieu de la scène – elles hochaient la tête pour se congratuler de leur bonne santé – gênant ainsi dans leur travail deux géomètres affublés par l’accessoiriste de mètres pliants et de papiers, sur lesquels se dessinait le squelette du garage. Ils comparaient sans cesse leurs résultats et contournaient à peine les deux femmes, prenant presque la mesure de leurs pieds pour les inclure dans leurs calculs. L’employé efflanqué dans son bleu de travail se grattait la tête en courant des géomètres aux deux vieilles qui n‘avaient pas encore réglé leur carburant, puis acquiesçait aux ordres du patron qui voulait satisfaire un client impatient et sa femme revêche.
Il ne manquait plus que la romance et ses yeux charbonneux, ses cheveux mousseux, son teint pâle et sa bouche rouge, si bien que j’ai souri, en descendant de voiture, à l’homme qui attendait derrière moi, pour la perfection de la scène.
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02/10/2006
Echafauder
Lundi 2 octobre 2006.
Les ouvriers montent un à un les niveaux de l’échafaudage, le long de la façade. Ils assemblent les longues barres de fer avant d’y emboîter les planches qui serviront de galeries de plein air. Bientôt ils atteindront mon troisième étage. Je mesure leur avancée à l’intensité des bruits : déjà je perçois leurs pas au niveau inférieur. Il me reste une poignée de minutes avant qu’ils n’obscurcissent mon ciel. Bientôt je serai en cage, ils courront à leur guise le long des galeries. Dans la panique, je tourne en rond, concentrée sur les rumeurs de leur progression, comme s’il s’agissait de l’escalade de mon Roméo. Tout est calculé, millimétré, vérifié à la bulle d’air, afin que leur squelette de fer ne s’écroule pas sous les vibrations. Ils ajustent les planches de bois au-dessus de leur tête, avant de s’y hisser comme des singes pour dresser le niveau supérieur. Je les vois d’ici, ils sont harnachés à la façon des alpinistes. De temps à autre, ils se désignent l’un à l’autre une fille qui passe sur le trottoir d’en face. Ils se glissent un mot qui les fait sourire encore de longues secondes après qu’elle soit passée.
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12/12/2005
L'appât
Lundi 12 décembre 2005.
J’ai dansé un flamenco de fortune, ils avaient tous trop bu, ils tapaient dans leurs mains à contre-temps. Je me suis approchée de la fenêtre. De l’autre côté de la rue, dans l’immeuble d’en face, au quatrième étage comme nous, des garçons et des filles trinquaient. Ils étaient plus jeunes que nous, ils avaient tous l’air de célibataires, alors que nous n’étions que des couples, à l’exception d’H., homosexuel boute-en-train. Il m’a désigné du menton la fête d’en face : le vert ( un jeune blond au T-shirt de cette couleur) lui avait tapé dans l’œil. J’avais envie de jouer, j’ai ouvert la fenêtre, la musique trop forte attirait l’attention des hommes dans la rue silencieuse. J’ai repris pour eux des bribes de flamenco, je leur ai envoyé des baisers quand ils se sont arrêtés. Certains me les ont rendu au centuple. Démonstration pour H. du pouvoir de mon corps de femme sur les hommes.
Les jeunes d’en face nous ont remarqués, le vert a ouvert leur fenêtre, H. m’a suppliée Danse !, il voulait contempler le jeune blond jusqu’à l’ivresse, mon rôle était de le garder à la fenêtre en dansant pour lui. J’ai servi d’appât une bonne partie de la nuit, j’ai dansé avec le vert, chacun à sa fenêtre, un flamenco décalé, et j’ai quitté la fenêtre, je l’ai oublié. C’est H. qui a crié Fleur, le vert quitte la soirée d’en face !, s’en remettant à moi pour trouver une idée : on descend !, c’est encore H. qui a volé la bouteille de champagne dans le réfrigérateur sous le nez de notre hôte médusé, nous lui avons sourit d’un air rassurant en désignant les deux coupes de cristal dérobée au salon, on t’expliquera plus tard !
Cavalcade dans les escaliers au tapis rouge, irruption dans la rue calme, invitation lancée à finir la nuit sur le trottoir, cérémonie du champagne bu en fin de compte au goulot avec le vert, son amie, quelques autres de leur soirée, et l’homme qui vit avec me, descendu alléché par cet after de plein air.
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07/11/2005
Par la fenêtre
Lundi 7 novembre 2005.
Je me parfume chez Séphora, Baby Doll d’YSL, j’essaie sur mon poignet les rouges à lèvres. Les femmes autour de moi remplissent de petits paniers grillagés. Il y a cette fille très brune, je la connais, elle travaille à la librairie. Je voudrais être belle comme elle. Elle me reconnaît, et comme elle me fixe, je lui souris. Elle entrouvre les lèvres comme pour prononcer un mot, mais se ravise. Elle me regarde toujours. Je détourne les yeux, et me vient à l’esprit ce début de poème : mon enfant, ma sœur, et j’ajoute mon amour. En rentrant chez moi, un jeune-homme me sourit sans raison, je finis le trajet en gambadant, c’est une pathologie très rare dont je souffre, je ne maîtrise pas mes émotions, ou si je tente de les museler, mon cœur explose en une plaie cruciforme, à la façon d’une prune.
Froid, dans ce manteau élimé. Il ne me va plus, il est encore plus fatigué de ma silhouette que je ne le suis de sa coupe.
Par la fenêtre, je vois dans l’un des immeubles, très loin, une fenêtre clignoter, longtemps, de façon irrégulière. J’essaie de déchiffrer le code secret, je vois des messages partout, c’est une autre de mes pathologies secrètes.
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22/09/2005
Sans titre
Jeudi 22 septembre 2005.
Elle dit Vous avez fondue ! Vous avez perdu l'appétit ?
Je finis par demander au kiné si je suis douillette. Au contraire, je trouve que vous encaissez bien la douleur, et il utilise ce verbe sans savoir que je fais de la boxe. Je découvre à son air à la fois gourmand et respectueux, que les tortionnaires jubilent à l'idée d'élargir leur champ d'expériences lorsqu'ils tombent sur une victime résistante. Cependant, quelques séances plus tard, il s'avoue vaincu, et m'ordonne d'aller voir un médecin du sport de ses amis pour passer une échographie du coude. Quelque-chose bute et ce n'est pas normal. Notre refus de plier, à mon coude et moi, le contrarie.
Malheureux et butés nous nous penchons un soir à la fenêtre de la cuisine pour observer le médecin voisin tailler la haie de son jardin. Il fait voler ses épis rebelles avec entrain et de temps en temps il l'ébouriffe tendrement. Il recule d'un pas, admire la coupe, rectifie pour le seul plaisir de rectifier, et je m'attends je crois à ce qu'il sorte une glace de poche pour présenter à la haie son reflet de pin-up.
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24/06/2005
La tortue
Vendredi 24 juin 2005.
Les trois hommes du tennis tendent une moustiquaire bleue, estampillée erbifinhceT mais toutes lettres à l’envers (ce que refuse de comprendre mon clavier) à mi-hauteur du grillage du court extérieur. Leurs ombres portées troublées par la trame aérée de la toile, vibrent comme les silhouettes des baigneurs dans l’eau d’une piscine.
Un matin, au Jardin Botanique, une tortue a traversé l’allée de graviers à quelques mètres de nous. Elle remontait de la rivière pour se jeter dans l’étang. Elle s’est arrêté plusieurs fois la tête tournée vers nous. Nous étions dans le vent, peut-être nous sentait-elle, sinon comment nous aurait-elle perçus, nous étions immobiles et silencieux comme des Sioux. Au bord de l’étang, ses pattes arrières étirées dans un adorable dernier effort avant le plongeon.
Hier soir, dernier cours de boxe. En y allant, je me suis offert le luxe de traverser les rues, le tennis et le parking sans mon sac à dos, les gants à la main, dans le soleil du soir, lonesome boxeuse.
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20/06/2005
Rien
Lundi 20 juin 2005.
Je tords le cou à mes vieilles rancœurs. Depuis quelques jours un drôle de rire intérieur me tient compagnie.
Par la fenêtre, je regarde les hommes du tennis repeindre en bleu piscine le court extérieur. Je m’attends à les voir en goûter la température de leur gros orteil. Comme s’ils avaient pu d’un simple coup de pinceau transformer le bitume en bassin. A présent ils marchent tous les trois sur l’eau, sans façon.
J’ai écouté ma Polonaise jouer Debussy à quatre mains. Je suis entrée par les coulisses sur la scène, j’ai salué le public absent avant les deux pianistes en pleine répétition, j’ai jeté un coup d’œil sur leur partition, le ring linéaire à cinq cordes investi par des centaines de petits boxeurs noirs. Pas un blanc à ma connaissance. J’ai salué mes héros lilliputiens d’un clin d’œil mental, Debussy a fait le reste.
J’ai demandé à la petite fille de six ans et deux nattes Ca va à l’école ? Elle sautillait sur une marelle imaginaire sans me répondre.
A ce jour, nous sommes toujours sans nouvelles de Whispers.
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19/04/2005
Western sur les toits
Mardi 19 avril 2005.
Je revois les ouvriers sur le toit, côté cour, l’été dernier. Travaillent au soleil, torse nu, et je les distingue assez bien, malgré la distance. Ils manient à deux les longues plaques de tôle ondulée, où le soleil rebondit : la poignée d’éclairs de Zeus est tombée entre leurs mains. Ils crépitent entre deux corps tendus, les flashs furieux aveuglent l’alentour, aveuglent le regard des femmes derrière leurs rideaux, aveuglent les mouettes mégères, aveuglent le soleil de juillet lui-même, mais ces hommes sont invincibles. Les torses dressés au soleil, les hommes sourient, rois perchés entre ciel et terre. La chaleur monte de leur royaume d’acier. Le silence fabuleux. Mais leurs voix, parfois. J’envie leur vie suspendue. Ils disparaissent sur l’autre versant du toit, mais ils vont revenir de mon côté, se laisser tomber assis sur le rebord d’une lucarne ou s’adosser simplement à la cheminée flûte de pan. Voilà déjà le premier cow-boy des toits suivi de sa bande, pas lourds, silence solennel des canyons cactés, je m’attends à entendre une balle siffler. Les hommes sont las, ils ont le dos courbé et les épaules pleureuses lorsqu’ils se calent le derrière sur la tôle. Recherchent l’ombre du haut pignon mitoyen. Renversent le tête en arrière. L’un d’eux dégaine une bouteille de Coca, j’observe la main dévisser le bouchon, j’écoute les bulles s’affoler en un « Pssssshhhiiit ! » flagrant, détonnant. Ils se passent le flacon d’ivresse, les bulles montent à la tête, ils échafaudent, rient et s’apostrophent. L’un d’eux, jean et visière de casquette sur la nuque, se redresse en plein soleil, torse éclatant. Il allume une cigarette, inspire sa bouffée d’extase. Il sourit et mime l’histoire qu’il raconte, il a une allure à la Sean Penn. Tout semble mythique sur ce toit.
Chaque fois que j’y repense, je me dis que je pourrais postuler pour être « couvreuse ». Mais je connais ma sottise, mon besoin de mythifier, qui me fait voir des dieux où il n’y a que des hommes et des royaumes là où il n’y a rien. Peur d’être déçue.
Ni skate ni boxe depuis un temps fou.
15:50 Publié dans Par la fenêtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
