Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11/06/2012

Entendu

Une libraire vante un roman que le bouche à oreille consacre déjà comme un incontournable : on a envie d'aller jusqu'au bout, dit-elle. Alors que je n'ai jamais envie d'arriver au bout des romans que j'aime. Je les voudrais infinis. Je ne supporte pas d'être abandonnée par un roman.

01/12/2006

Sans paroles

Vendredi 1er décembre 2006.

          Comme j’écoutais dans la voiture ce Trio avec piano n°25 de Haydn, en attendant mon tour à la station service,

          un génial metteur en scène invisible, le hasard, a disposé tout autour de moi en quelques secondes, les personnages typiques d’un Buster Keaton. Les deux vieilles commères discutaient au beau milieu de la scène – elles hochaient la tête pour se congratuler de leur bonne santé – gênant ainsi dans leur travail deux géomètres affublés par l’accessoiriste de mètres pliants et de papiers, sur lesquels se dessinait le squelette du garage. Ils comparaient sans cesse leurs résultats et contournaient à peine les deux femmes, prenant presque la mesure de leurs pieds pour les inclure dans leurs calculs. L’employé efflanqué dans son bleu de travail se grattait la tête en courant des géomètres aux deux vieilles qui n‘avaient pas encore réglé leur carburant, puis acquiesçait aux ordres du patron qui voulait satisfaire un client impatient et sa femme revêche.

            Il ne manquait plus que la romance et ses yeux charbonneux, ses cheveux mousseux, son teint pâle et sa bouche rouge, si bien que j’ai souri, en descendant de voiture, à l’homme qui attendait derrière moi, pour la perfection de la scène.

02/10/2006

Echafauder

Lundi 2 octobre 2006.

 

            Les ouvriers montent un à un les niveaux de l’échafaudage, le long de la façade. Ils assemblent les longues barres de fer avant d’y emboîter les planches qui serviront de galeries de plein air. Bientôt ils atteindront mon troisième étage. Je mesure leur avancée à l’intensité des bruits : déjà je perçois leurs pas au niveau inférieur. Il me reste une poignée de minutes avant qu’ils n’obscurcissent mon ciel. Bientôt je serai en cage, ils courront à leur guise le long des galeries. Dans la panique, je tourne en rond, concentrée sur les rumeurs de leur progression, comme s’il s’agissait de l’escalade de mon Roméo. Tout est calculé, millimétré, vérifié à la bulle d’air, afin que leur squelette de fer ne s’écroule pas sous les vibrations. Ils ajustent les planches de bois au-dessus de leur tête, avant de s’y hisser comme des singes pour dresser le niveau supérieur. Je les vois d’ici, ils sont harnachés à la façon des alpinistes. De temps à autre, ils se désignent l’un à l’autre une fille qui passe sur le trottoir d’en face. Ils se glissent un mot qui les fait sourire encore de longues secondes après qu’elle soit passée.

12/12/2005

L'appât

Lundi 12 décembre 2005.

J’ai dansé un flamenco de fortune, ils avaient tous trop bu, ils tapaient dans leurs mains à contre-temps. Je me suis approchée de la fenêtre. De l’autre côté de la rue, dans l’immeuble d’en face, au quatrième étage comme nous, des garçons et des filles trinquaient. Ils étaient plus jeunes que nous, ils avaient tous l’air de célibataires, alors que nous n’étions que des couples, à l’exception d’H., homosexuel boute-en-train. Il m’a désigné du menton la fête d’en face : le vert ( un jeune blond au T-shirt de cette couleur) lui avait tapé dans l’œil. J’avais envie de jouer, j’ai ouvert la fenêtre, la musique trop forte attirait l’attention des hommes dans la rue silencieuse. J’ai repris pour eux des bribes de flamenco, je leur ai envoyé des baisers quand ils se sont arrêtés. Certains me les ont rendu au centuple. Démonstration pour H. du pouvoir de mon corps de femme sur les hommes.

Les jeunes d’en face nous ont remarqués, le vert a ouvert leur fenêtre, H. m’a suppliée Danse !, il voulait contempler le jeune blond jusqu’à l’ivresse, mon rôle était de le garder à la fenêtre en dansant pour lui. J’ai servi d’appât une bonne partie de la nuit, j’ai dansé avec le vert, chacun à sa fenêtre, un flamenco décalé, et j’ai quitté la fenêtre, je l’ai oublié. C’est H. qui a crié Fleur, le vert quitte la soirée d’en face !, s’en remettant à moi pour trouver une idée : on descend !, c’est encore H. qui a volé la bouteille de champagne dans le réfrigérateur sous le nez de notre hôte médusé, nous lui avons sourit d’un air rassurant en désignant les deux coupes de cristal dérobée au salon, on t’expliquera plus tard !

Cavalcade dans les escaliers au tapis rouge, irruption dans la rue calme, invitation lancée à finir la nuit sur le trottoir, cérémonie du champagne bu en fin de compte au goulot avec le vert, son amie, quelques autres de leur soirée, et l’homme qui vit avec me, descendu alléché par cet after de plein air.

07/11/2005

Par la fenêtre

Lundi 7 novembre 2005.
Je me parfume chez Séphora, Baby Doll d’YSL, j’essaie sur mon poignet les rouges à lèvres. Les femmes autour de moi remplissent de petits paniers grillagés. Il y a cette fille très brune, je la connais, elle travaille à la librairie. Je voudrais être belle comme elle. Elle me reconnaît, et comme elle me fixe, je lui souris. Elle entrouvre les lèvres comme pour prononcer un mot, mais se ravise. Elle me regarde toujours. Je détourne les yeux, et me vient à l’esprit ce début de poème : mon enfant, ma sœur, et j’ajoute mon amour. En rentrant chez moi, un jeune-homme me sourit sans raison, je finis le trajet en gambadant, c’est une pathologie très rare dont je souffre, je ne maîtrise pas mes émotions, ou si je tente de les museler, mon cœur explose en une plaie cruciforme, à la façon d’une prune.
Froid, dans ce manteau élimé. Il ne me va plus, il est encore plus fatigué de ma silhouette que je ne le suis de sa coupe.
Par la fenêtre, je vois dans l’un des immeubles, très loin, une fenêtre clignoter, longtemps, de façon irrégulière. J’essaie de déchiffrer le code secret, je vois des messages partout, c’est une autre de mes pathologies secrètes.