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17/03/2006

Sois sage...

Vendredi 17 mars 2006.
            La douleur a planté ses crocs par surprise dans mes mâchoires, côté droit, et de ses griffes elle m’a lacéré la tempe et le cou. Je la sentais pendre à mon visage et je la savais velue, hérissée. J’ai secoué la tête pour lui faire lâcher prise, elle se cramponnait à moi de plus belle. Quand elle s’est trouvée si occupée à torturer mes nerfs, j’ai voulu profiter de son extrême concentration pour la saisir par la peau du cou, et l’envoyer valser. En luttant, les mots de Baudelaire me revenaient à l’esprit, Sois sage ô ma douleur…, et j’ai trouvé ces vers à vomir, je refusais de lui parler, je me révoltais à l’idée de la désigner mienne, de l’appeler ma. Il fallait qu’elle crève, mais c’est de rire qu’elle s’étranglait en constatant que dans mon délire, croyant la tenir enfin, je m’étais arraché les cheveux. Dans la nuit, malgré la codéïne, je suis devenue folle de douleur, mon seul désir était de tirer une balle en plein cœur de la bête, peu importe s’il battait dans ma propre tête. Le Temps lui-même s’est perverti au contact du démon, les heures ont filé comme des minutes et les secondes se sont prises pour des quarts d’heure, et je crois avoir vu la lune faire trois fois le tour de la Terre. La bête veillait et sa grimace était sourire. Au matin, léchant ses babines, la panse pleine, elle m’a laissée meurtrie sur le bord de mon lit.

11:20 Publié dans Painfull | Lien permanent | Commentaires (17)

20/09/2005

Rat de laboratoire

Mardi 20 septembre 2005.
          Après avoir vidé les fonds de placard pour manger ce week-end, j’ai arpenté frénétiquement les rues, hier toute la journée, à la recherche du moindre petit vermisseau pour me nourrir. La banque était fermée et de toute façon l’homme-tronc qui distribue les billets au guichet comme on distribue ses faveurs, me refusait depuis plusieurs jours le plus petit centime sous prétexte que mon compte est à découvert. Ni carte ni chèque, impossible de tromper le commerce, et j’avais épuisé tous les crédits dans toutes les boutiques possibles. J’étais comme prise au piège, à la façon des rats de laboratoire enfermés dans un labyrinthe, sommés de retrouver le morceau de fromage dont le fumet leur chatouille les narines. Le vice du labyrinthe est que vous pouvez passer à quelques centimètre du but, et le sentir de l’autre côté de la cloison, alors que pour l’atteindre il vous faut encore dérouler plusieurs mètres de couloirs aveugles, vous éloigner de l’effluve afin de la trouver. Je pouvais sentir le fric dans les poches de quelques connaissances aisées, mais quand on crève de faim on préfère demander de l’aide à celui qui en a fait l’expérience. J’ai fait des allers-retours insensés, j’ai vu deux vieilles se pencher sur un chien inerte sur le trottoir, je les ai insultées mentalement ces vieilles salopes qui n’accordent pas un regard au clochard épuisé sous un porche parce qu’il baigne dans sa pisse et que ce n’est qu’un homme, j’avais l’air d’une folle, et je crois que je l’étais vraiment, puisque je voyais en levant les yeux au ciel les lorgnons des scientifiques observant ma façon de me démener dans le labyrinthe des rues. A la minute où j’ai croisé M.N., j’ai pu leur faire un bras d’honneur, je venais de trouver le fromage sous forme d’un billet de dix euros prêté avec le sourire et sans un commentaire.

10:30 Publié dans Painfull | Lien permanent | Commentaires (4)

05/09/2005

Torture

Lundi 5 septembre 2005.

Je me rends volontairement à mes séances de torture, parce que le tortionnaire a la voix chaude, et qu’il hypnotise ses victimes à la fin de la demi-heure de supplice, pour être sûr qu’elles reviendront jour après jour, jusqu’à ce qu’il ait épuisé sa jouissance avec chacune d’entre elles. Alors il les congédie en affirmant que la rééducation est finie ou peut-être voilà, vous êtes parfaitement remis, mais je ne saurai pas la formule exacte avant la fin de ces douze séances prescrites par le médecin de l’hôpital.

Ils sont de mèche. Ils se refilent leurs victimes, ils les plâtrent, les radiographient dans toutes les positions, les déplâtrent, les auscultent, observent leurs premiers gestes maladroits, se saisissent des membres à peine éclos, et ils cachent mal leur éclat de rire intérieur en suggérant serrez ma main très fort, se nourrissant de l’impuissance du patient. Mon bras tout juste libéré de sa gangue de résine, disgracieux et nu comme l’oisillon tombé du nid, avidement manipulé par le médecin : vous avez mal ?… Et là ?… Et là ?… jusqu’à ce que je le fasse jouir d’un oui plaintif. Triomphant, il se jette sur son carnet estampillé CHU et m’ordonne douze séances de rééducation. Il clôt la consultation en susurrant que la boxe attendra un peu.

Cinq jours plus tard le kiné choisit avec soin, parmi son éventail d’ustensile, la forme, la couleur et le poids de l’instrument à faire pendre au bout de mon bras pour briser une à une toutes les défenses du corps, et la lutte est inégale, entre mes muscles fondus, mes tendons rétractés et le poids mort imposé par le tortionnaire. Il a à peine terminé son installation qu’il file avec gourmandise vérifier le degré de souffrances des autres victimes dans les box voisins. Sa grande trouvaille est de ne pas nous enchaîner afin de nous laisser une illusion de liberté. Il nous cuisine un à un, s’enquiert de la douleur au coude et si je précise que l’épaule et le poignet me font aussi souffrir depuis vingt minutes, il fait mine de vouloir me soulager en forçant à mains nues mon bras à se déplier. Je retiens mes cris pour ne pas lui laisser la victoire, mais je le laisse en fin de séance me bichonner le coude de ses mains chaudes et de son monologue rassurant. Je sais que je reviendrai le lendemain, que c’est une fatalité, que je n’y échapperai pas, que le médecin de l’hôpital a dû me greffer une puce qui désormais gouverne ma volonté.

Un soir, à l’heure où les monstres sortent, je me trouve à la caisse du Centre Leclerc nez à nez avec le kiné. Je ne peux réprimer un sourire vengeur en entendant la caissière le houspiller parce qu’il a oublié de peser ses fruits et légumes.

08:00 Publié dans Painfull | Lien permanent | Commentaires (13)

16/08/2005

Salle d'attente

Mardi 16 août 2005.
Dans la salle d’attente de l’hôpital on parle à voix basse si l’on est accompagné, mais si l’on est seul on observe les autres à la dérobée. Lorsque les regards se croisent, ils sont éjectés à l’opposé, brûlés par une décharge électrique insoutenable. On finit par étudier les nouveaux venus, ceux qui n’osent pas encore fixer les estropiés qui ont une bonne heure d’ancienneté.
Cet adolescent, par exemple, qui sort d’une main droite experte son kit MP3. Sa main gauche dans sa gangue de résine grisâtre repose sur sa cuisse. Ici on ne s’attarde qu’à peine sur le pansement, l’attelle, le plâtre ( à moins de se découvrir un jumeau d’infortune, à qui on lancera des œillades complices ; il répondra d’un regard appuyé et d’une grimace doublé d’un faible sourire, ou vice-versa). Ici, l’ordinaire c’est la fracture, la luxation, la plaie. On s’attarde plus volontiers sur la moustache à la Nicolas le jardinier de l’un, la mélancolique calvitie d’un Marcel Zanini, ou le kit MP3 de l’adolescent. Il y a aussi ce gros garçon aux tâches de rousseur, il ne quitte pas des yeux son pied au bandage caricatural, où seuls dépassent des doigts de pieds hagards.
Une Colette défraîchie en fauteuil roulant, accompagnée d’un pied-bot mal-voyant, achève de donner à la salle d'attente une ambiance de cour des miracles. Tous les regards sont tournés vers eux. Une infirmière a placé la vieille à l’autre bout de la salle d’attente, face au mur. Elle réclame maintenant qu’on la tourne vers nous. Son compagnon exauce son vœu, elle le gratifie d’une tonitruante exclamation de reconnaissance : Ah ! Comme ça je vois du monde ! Les regards s’éparpillent soudain à la manière de quilles dispersées par le boulet de sa grosse voix. Mes vermines elles-mêmes se réveillent doucement.
L’atmosphère se détend à l’arrivée d’un jeune-homme dont la jambe est prise dans les mâchoires d’une attelle bleue. Il choisit une place à côté de moi, il me regarde lorsqu’il s’assied avec difficulté, sa prestation émeut tout le monde, je souris et à l’instant on crie mon nom, il faut y aller, vermines en bandoulière.
Le médecin n’a pas l’air de croire à ces histoires de vermines. Il les appelle fourmis et les impute à un nerf froissé. Il a une moue en prononçant ce mot, si bien que désormais je me figure le nerf en cause comme quelqu’un d’un peu trop susceptible, qui me ferait payer une indélicatesse involontaire.
Le médecin sort les radios de mon dossier, celles du premier jour de fracture et les toutes récentes. Il les clippe à son écran lumineux pour les contempler en silence. Je m’approche de lui par derrière en me plaçant de biais, de façon à observer les clichés à travers le triple foyer de ses lunettes. Tout est flou et d’ailleurs il dit les radios sont mauvaises, je souris dans son dos. Il va falloir me croire sur parole, c’est cassé ici et il pointe du doigt la tête du radius. Je le crois sur parole, son regard de myope accentue la mélancolie de son visage, rien dans ce grand hôpital ne le concerne vraiment, il parle de me prescrire quelque-chose de plus fort que le Doliprane mais il oublie de le faire. Il m'assure que je n'en ai plus que pour deux semaines de résine. Il a cet air douloureux en me disant au-revoir.

08:25 Publié dans Painfull | Lien permanent | Commentaires (5)

08/08/2005

Au régal des vermines

Lundi 8 août 2005.

          Ce qui se trame dans mon crochet gauche, figé dans la pose classique des instantanés de boxeurs à la noix : un drôle d’engourdissement bientôt suivi de violents frissons. Remue-ménage d’insectes générés par mon plâtre de la même façon qu’un corps mort génère les vers qui le dévoreront. Je surveille mentalement la frénétique progression d’un millier de vermines. Elles grouillent sans jamais dépasser les limites fixées par la résine – elles courent le long du biceps, appréhendent le virage du coude certifié à 90° par l’interne, bouchonnent au poignet dans un demi-tour réglementaire et repartent en sens contraire – elles me grignotent me lèchent de leurs mandibules violacées de vieilles cardiaques. Je serre les dents un long moment, jusqu’à ce qu’elles se calment, roulées en boule pour un sommeil de plusieurs heures. Le plâtre se mue en sarcophage où repose une momie soulagée. Elles dorment, innocentes, c’est l’instant où me prend la panique, jusqu’à la nausée : je ne peux pas profiter de leur abandon pour les fuir, elles sont dans ma chair, elles ne me quitteront plus. Comme les cloportes que je découvrais enfant en arrachant l’écorce des troncs pourris. Dans l’ombre et la putréfaction, le monde des insectes, insoupçonnable à l’œil nu, et pourtant vivant, logique, impérieux, régi par des lois obscures, soudain désorienté par la lumière, tout à fait insensé dès que l’écorce est arrachée. Les empreintes de galeries grignotées, sur le bois abandonné dans l’herbe, la panique de ces maniaques malgré la perfection de leurs cuirasses articulées.

          C’est ce monde qui pend à mon cou, et je redoute le moment où l’infirmière découpera à la scie circulaire la bogue où dorment mes articulations, mes os, le moment où l’écorce va céder.

12:35 Publié dans Painfull | Lien permanent | Commentaires (4)