03/01/2007

Men

Mercredi 3 janvier 2007.

 Un soir j’ai vu Neal Cassady jouer du trombone dans un orchestre de jazz. Peut-être que la solution aurait été de ne pas décapsuler cette Desperados dans la cuisine, afin d’éviter la question comment sont les hommes et tutti quanti. Comment sont les hommes, armés en plein jour, et parfois simplement campés sur leurs deux jambes au coin de la rue, et cela suffit. Un homme dans un corps et cela suffit. La bonde au bout de sa chaîne a glissé du bord jusque dans l’évier, lorsque j’ai fait couler de l’eau : sa façon de tomber en tortillant son lien de fer m’était familière, presque à la façon d’un geste humain qui aurait pu m’attendrir. Comment une bonde peut-elle devenir plus familière qu’un voisin à l’agonie – la voisine a sonné elle m’a dit mon mari va mal je fais des allers-retours à l’hôpital – comme si sa chute dans l’évier était un geste coutumier, peut-être une manie agaçante de vieille fille jouant avec la chaîne autour de son cou ?

Mais j’ai décapsulé la Desperados couleur ambre, la question des hommes a surgi, comment sont les hommes et tutti quanti, et la bonde est tombé dans l’évier dans ce mouvement intime. Plus tard, j’ai rêvé qu’un inconnu voulait faire un footing avec moi et je lui criais je veux courir seule ! Au réveil, je me suis demandée pourquoi je m’étais inscrite à ce concours de création sur Internet si mon désir n’était pas de concourir, mais de courir seule.

Anyway, lecteurs, vous pouvez voter pour mon blog ici, j’ai déjà une voix et c’est la mienne.

29/12/2006

William Gaddis

Vendredi 29 décembre 2006.

 

            Aujourd’hui c’est mon anniversaire, et je vais vous raconter une histoire sans artifice, pour une fois, en hommage à William Gaddis, dont c’est aussi l’anniversaire – quatre-vingt quatre ans, my God !

            Chaque 29 décembre, je porte un toast à sa santé, il est mon William, mon jumeau astral, mon phénoménal écrivain américain. Une année, c’était peut-être en 1995, j’ai découpé sa photo dans Le Monde des Livres, il posait assis dans un jardin, et peut-être voyait-on la mer, au-delà des arbres. Je l’ai placé sur ma table de chevet, je l’ai sacré empereur de mes lectures nocturnes, et pendant des mois il m’a regardée lire et m’endormir, brûlé à petit feu par la chaleur de la lampe de chevet – et la photo jaunissait et rétrécissait, c’était un incroyable portrait vivant de Gaddis, et son teint jaune de vieux coing me faisait rire. Je lisais Les Reconnaissances en lui lançant des clins d’œil pour ses recettes de faussaire merveilleux, et parfois il disparaissait plusieurs jours sous une pile de livre que je devais chahuter ensuite pour le retrouver.

            Le 16 décembre 1998, c’était un mercredi, aussi incroyable que cela puisse paraître je m’en souviens parce que j’ai retrouvé la photo de mon William par-terre. Elle était déchirée, mais Dieu merci il ne manquait que l’un de ses pieds et un morceau de paysage. Je l’ai installé sur la glace, et pincé entre le cadre et le miroir, il est devenu le témoin de mes quotidiennes, précises poses de peintures de guerre. Si Gaddis n’avait pas perdu son pied il aurait pu me botter le derrière – write and die if you dare ! – mais il lui manquait ce fameux pied depuis le 16 décembre, je pensais que ce n’était pas grave, du moment que sa belle gueule d’écrivain me regardait toujours, et d’ailleurs

            jeudi 17 rien de spécial,

            vendredi 18 supplément littéraire du Monde, pas grand chose

            samedi 19 mollesse

            dimanche 20 paresse.

            Lundi 21 décembre 1998, en ouvrant le journal je suis tombée sur une grande photo de l’écrivain, ce n’était pas la même que celle que j’avais découpée des années plus tôt. Elle était sous-titrée L’écrivain William Gaddis est mort mercredi 16 décembre 1998.

13/11/2006

Corps à corps

Lundi 13 novembre 2006.

         J'ai trouvé la contrebasse dans sa robe de bois clair, allongée sur la tranche aux pieds du piano. Je me suis assise en face d'elle, scandalisée à l'idée qu'elle puisse être plus féminine que moi - aguicheuse, va ! - mais prenant en douce des leçons de pose. Comme elle m'ignorait encore dix minutes après mon arrivée - blonde, va ! - je l'ai saisie par le chignon pour la redresser sur son unique talon haut.

          Elle a laissé aller lascivement son corps contre le mien - allumeuse, va ! - je voulais la faire vibrer à la façon de Riccardo del Fra ou peut-être de Ron Carter, mais je ne savais pas !

29/09/2006

Déraison

Longtemps, j’ai travaillé à ma déraison. Avec sérieux et constance, sans jamais rechigner aux sacrifices. J’ai dépensé toute mon énergie et plusieurs années à devenir enfin déraisonnable. Vierge de tous codes. Il n’existe plus aucun groupe au monde dans lequel je puisse me glisser. Partout étrangère, et pour cette raison, partout plausible. Dans la vie quotidienne, je suis liante et chaleureuse avec ceux qui m’importent peu. Les personnalités singulières qui m’attirent, je n’aspire qu’à les contempler.

19/09/2006

Liberté

Mardi 19 septembre 2006.

La liberté vous reste en travers de la gorge, n’est-ce pas ? Elle vous semble suspecte. Vous croyez y déceler la preuve que Dieu n’existe pas. Vous croiriez en un dieu jaloux, mesquin, calculateur, tentaculaire, brillant et armé – brillant et armé ! – mais pas en Celui qui laisse l’homme libre.

Quelle sorte d’intelligence est celle qui ne peut même plus concevoir un Dieu infiniment bon ?

16/06/2006

Cache-cache

Vendredi 16 juin 2006.

            Te souviens-tu de cette partie de cache-cache – mais ce n’était pas ton anniversaire – où parce que tu étais minuscule et menue tu avais réussi à te glisser derrière la grosse armoire normande dans laquelle étaient rangés les jeux de société ? Ce n’était pas chez toi et l’odeur de la maison inconnue, l’odeur de la famille qui t’avait invitée, te plaquait au mur. Tu jubilais d’avoir trouvé la meilleure cachette, tu entendais déjà les supplications – Allez, sors de ta cachette, montre-toi, tu as gagné ! – et tu t’imaginais forcer ainsi l’estime et l’admiration de tous et en prévision de ta gloire future tu supportais l’odeur inconnue et le dos de l’armoire que le menuisier n’avait pas cru bon de polir au papier de verre puis de cirer ou de vernir puisque personne – personne sauf toi – ne le verrait jamais. Tu aurais dû comprendre – mais tu étais trop jeune – à la vue de ce dos, comment sont les hommes et comme ce qui ne se montre pas ne compte pas à leurs yeux.

            Tu es restée cachée jusqu’à ce que les cris des enfants disparaissent, et tu as ri en plaquant la main sur ta bouche, parce que le loup était peut-être là, silencieux pour mieux te piéger. Tu te croyais plus rusée que les autres et tu as attendu en contemplant le dos de l’armoire – tu trouvais le bois brut poilu, hérissé de ses mille échardes fines. Tu as entendu les bruits de vaisselle et les rires, tu as compris qu’ils goûtaient tous à la cuisine, et tu as rougi à l’idée que l’on n’attendait plus que toi. Tu les as vus du salon, par la porte ouverte, certains enfants étaient debout en chaussettes sur le carrelage de la cuisine, ils ne t’attendaient pas, les verres de jus d’orange étaient déjà vides et l’un d’eux était renversé au bord de la table. La fille à queue de cheval a pouffé en te voyant entrer, il n’y a pas eu de cris d’admiration – dis-nous ta cachette ! – ils ont enfoncé leur dernière part de gâteau dans leur bouche en les poussant du plat de la main et ils ont ri en découvrant qu’il n’y avait plus de jus d’orange pour toi.

Tu n’avais pas encore honte, à ce moment-là, tu as mangé ta part de cake au citron comme tout le monde, comme si tu y avais droit toi aussi, tu as ri aux pitreries du garçon aux oreilles décollées.

Ce n’est que le soir dans ton lit, lorsque ta mère te croyant endormie a éteint la lumière du palier pour se coucher à son tour, ce n’est qu’une fois plongée dans le noir et la solitude des draps que tu as compris que les autres t’avaient oubliée. Tu as été submergée par la honte, tu n’avais pas encore les armes pour maudire ces morveux, pas encore la force de les mépriser, tu t’es crue insignifiante et tu as juré, en collant le drap sur ton visage à la façon d’un linceul, que plus jamais tu ne sortirai de ta cachette – au lieu de jurer de ne plus jamais jouer avec eux.

Maintenant encore tu te caches derrière cet ordinateur et tu refuses de croire que quelqu’un te cherche derrière tes mots.

15/06/2006

Ligeti

Jeudi 15 juin 2006.

             Il a dit Ligeti est mort et je ne le savais pas.

02/05/2006

Dégustation

Mardi 2 mai 2006.


 

            Monsieur P., à propos du tableau de l’Annonciation : C’est un mystère joyeux, mais à cet instant Marie pressent la Passion et la Mort de son fils, c’est un coup de poignard en plein cœur. Je retourne à la librairie contempler à nouveau la reproduction, elle n’est plus tout à fait la même.

            Plus tard, quelqu’un m’a écrit quand la vie fait sa putain… et je me demande où l’homme puise sa force les jours où la vie fait sa putain.

            Quelques semaines plus tôt, j’ai rencontré un écrivain public, je voulais faire le même métier que lui. Il était magicien à mes yeux. Il m’a offert le chocolat qui accompagnait son café et une heure plus tard les neuf numéros de sa revue littéraire, créée en 1999.

            Aujourd’hui, je contemple le gris du ciel, je décide de déguster mentalement une poêlée de Saint-Jacques – les jours où la vie fait sa putain, l’homme puise sa force dans son imagination – et je me demande quel vin l’accompagnera. Any suggestions ?

14/03/2006

En vrac

Mardi 14 mars 2006.

            Suspendue, ou peut-être en état d’apesanteur, dans un royaume, le mien pour quelques heures, au-dessus de cinq continents, non seulement par la magie des senteurs, mais aussi par celle des mots. Si vous imaginiez un thé nommé Gunpowder ou Paï Mu Tan, soupçonniez-vous un Soleil Rouge ou un Chant des cigales ? Un Pourquoi pas ? audacieux, un Délicatesse prometteur ? Rangées dans un ordre secret sur les étagères de bois, les grandes boîtes bouddha noires recèlent des trésors de saveurs de thé noirs, verts, blancs. Elles sont estampillées Lindfield, et à la main, la jeune-femme qui m’a confié son magasin pour la matinée a noté les noms des mélanges. J’ai ouvert la boîte Mélange Magique si doucement, afin que les vertus enchanteresses ne s’éparpillent pas dans la boutique. Et magique il l’est en effet. A l’intérieur du couvercle, une vignette réitère Mélange Magique mais une précision entre parenthèse chuchote à l’oreille secret des pyramides à l’instant où les effluves de thés noir et vert piqués de fleurs, acidulés de fruits, se libèrent à la façon d’un esprit enjôleur.

            Plus tard j’ai moulu dans cette haute machine allemande Mahlkönig cent grammes de grain de café doux, et j’ai noté au feutre sur le paquet Moka Sidamo. Je ne savais plus à quelle cliente le donner parce qu’elles se ressemblaient toutes. Je l’ai tendu à celle qui me regardait de la tête aux pieds, elle avait remarqué que mon pull n’est pas de marque et que ma jupe a cinq ans et demi : elle me l’a fait savoir à sa façon, d’un rictus de femme riche face à une fille pauvre, et son sourcil gauche était arqué. Mais nue je suis plus belle que toi, vilaine, et tu le sais aussi. J’avais la rage au cœur de lui laisser la poudre magique d’Ethiopie, grave comme un fleuve africain, racée comme une silhouette d’éthiopienne, suave comme les chants de là-bas. Un colombien décaféiné lui aurait mieux convenu. L’arrogance des femmes riches vient de ce que les hommes sont dupes des apparences.

            Et le morceau Dead Flowers s’achevait lorsque j’ai refermé la boutique de thé, chocolat et café en vrac.

17/02/2006

Sans titre

Vendredi 17 février 2006.

 

Je vous ai envoyé crever, n’est-ce pas ? L’avez-vous osé ?

Longtemps je me suis rassurée à l’idée que je pourrais toujours, dans ce monde de poudre aux yeux, faire semblant d’être jeune, belle et intelligente. Après sept ans de réflexion, cette pensée me rend plus amère que mon orange de Séville. J’ai éprouvé le monde, j’ai vu qu’il était dupe. J’ai vu les perfides les escrocs les flatteurs retomber sur leurs pieds. J’ai vu les imbéciles les menteurs les assassins se faire couronner. J’ai vu que les mots ne voulaient rien dire, que la plupart écrivait comme on bavarde, à tort et à travers. On m’a traitée de provocatrice : je n’ai rien écrit que je n’ai ressenti.

Je suis descendue un soir dans les entrailles du cabaret, mais il n’y avait pas de session. Il n’y avait qu’un écran : je suis fatiguée des images, je voulais de la batterie, de la trompette, de la clarinette, du piano et de la contrebasse. Je suis rentrée lire Lolita et la solitude d’H.H. m’a brisé le cœur.

            Je ne reconnais plus que la solitude, elle est ma femme et ma maîtresse. Je ne la partagerai avec personne.

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