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13/11/2006

Corps à corps

Lundi 13 novembre 2006.

         J'ai trouvé la contrebasse dans sa robe de bois clair, allongée sur la tranche aux pieds du piano. Je me suis assise en face d'elle, scandalisée à l'idée qu'elle puisse être plus féminine que moi - aguicheuse, va ! - mais prenant en douce des leçons de pose. Comme elle m'ignorait encore dix minutes après mon arrivée - blonde, va ! - je l'ai saisie par le chignon pour la redresser sur son unique talon haut.

          Elle a laissé aller lascivement son corps contre le mien - allumeuse, va ! - je voulais la faire vibrer à la façon de Riccardo del Fra ou peut-être de Ron Carter, mais je ne savais pas !

12/10/2006

Dans la peau de Zeus

Jeudi 12 octobre 2006.

 

 

            Croisé par hasard une batterie dans une salle déserte. Vérifié que j’étais bien seule. Approché la batterie à pas de velours de peur de l’effrayer. Pas trouvé les baguettes - les batteurs les gardent-ils dans leur poche, leur sac, une trousse, entre les dents à la façon des pirates ? Caressé de mes dix doigts les quatre caisses. Essayé les deux pédales – l’une a claqué les cymbales, et l’autre provoqué des coups de tonnerre. Me suis prise pour Zeus. Tapoté les cuirs tendus à mort. Le tour qu’aurait pu prendre l’expérience si j’avais eu des baguettes. La drôle de chose qu’est une batterie. La drôle de chose qu’est une batterie ! Tourné tout autour pour percer son mystère. Ressortie par la porte, gonflée d’importance : dans la peau de Zeus tout l’après-midi, après les faits.

            En fin de journée, j’ai éclaté en violent orage au-dessus de la ville, libérant le feu, l’eau, la lumière.

26/08/2006

Musique en chambre

Samedi 26 août 2006.

  

            Dans la chambre à coucher dix-neuvième, ma polonaise a dit à l’adresse des trois autres musiciennes  Pour le concert, Fleur présentera une histoire de la musique polonaise et annoncera chaque morceau. Elles ont aussitôt attaqué quelques danses à quatre mains, les voix ne sont venues que plus tard – l’une des deux chanteuses tordait sa bouche sous la torture de la prononciation de quatre consonnes à la suite, et ma polonaise, jamais satisfaite, exigeait la perfection, reprenant une à une les syllabes escamotées Je veux te comprendre ! et l’autre chanteuse d’emblée exténuée expliquait à quatre pattes on protège sa voix et chantait de la sorte, excitant le rire de la pianiste dont c’était la chambre à coucher dix-neuvième, avec ses coussins à volants, ses rideaux romantiques et l’alcôve où je m’étais réfugiée pour écouter la musique polonaise post-romantique. Les chanteuses buvaient à long trait une tisane claire voix en s’enquerrant toi aussi tu es musicienne ? et comme je niais elles souriaient sans plus poser de questions, pendant que je notais sous la dictée l’ordre d’exécution des morceaux. J’essayais de déchiffrer les titres des livres sur la table de chevet de la pianiste qui ne voulait pas laisser la chanteuse à quatre pattes ouvrir la fenêtre sans refermer d’abord le corps de son piano. Les titres des livres promettaient justement l’harmonie du corps et de l’esprit alors que j’aurais tellement aimé trouver A la recherche du temps perdu, malgré l’anachronisme, dans cette chambre à coucher dix-neuvième.

15/06/2006

Ligeti

Jeudi 15 juin 2006.

             Il a dit Ligeti est mort et je ne le savais pas.

09/06/2006

Impro

Vendredi 9 juin 2006.

          Une gueule de bois de plusieurs jours. Sculptée à la façon des masques africains pendus aux murs des collectionneurs, et dont l’expression varie selon l’éclairage ou peut être selon l’état de l’âme qui les contemple. Après le concert j’ai siroté au comptoir un verre de cidre offert par un parfait inconnu – il a dit à la serveuse en exhibant un billet si ce n’est pas assez, vous complèterez, et comme ce n’était pas assez, il a eu ce geste pour inviter la serveuse à compléter ; my God, tant de désinvolture vis à vis de l’argent, ce n’était déjà plus un parfait inconnu. J’ai siroté le verre de cidre au comptoir avec le troubadour, mais ce n’est pas l’alcool qui m’a donné la gueule de bois, c’est la musique.

          A mon entrée dans la salle de répétition les deux batteries sur la scène déserte m’ont fait de l’œil : deux batteries ça voulait dire deux pouls pour un seul Ensemble, c’était une promesse de tachycardie, un emballement du rythme cardiaque programmé, un infarctus annoncé ! J’ai tout bu, depuis l’arrivée dans l’obscurité des musiciens à la queue leu leu – la lumière des projecteurs s’intensifiait peu à peu, annonçant la couleur, Rocher à la clarinette, et j’ai souri de voir ses chaussures montantes façon boxeur ; Champion à la trompette de cuivre, rose, il dit le son est plus chaud ; Pointard à la batterie, son mouvement swingué de l’épaule gauche ; son acolyte Lavergne (Lavergne ?) jusqu’au cou dans les cymbales, et pour la première fois dans mes oreilles ; le saxophone et le cor (le cor ?), enfin, dont je n’ai pas retenu les noms, shame on me - tout bu, jusqu’à la dernière note, en essayant, à la façon d’un œnophile, de trier mentalement les notes chaudes des froides, les fruitées des boisées, de définir ce cru comme rouge généreux et souple ou tannique et charnu à moins qu’il ne soit corsé et très fin, mais certainement pas blanc et liquoreux, je tiens à sa robe rubis. J’ai tout bu sans respecter la règle de recracher chaque goulée, j’ai contemplé le profil lumineux de la fille assise à deux places de moi, elle rayonnait.

          Une heure plus tard, chez moi, je débouchais le grand cru de 46’07’’ mis en bouteille à Lille, par Rocher, Perraud et Benoît : six morceaux d’improvisation – improvisation, mystère joyeux de la musique ! Dans leurs rythmes graves, si je trouve mon compte de boxe, de vie, de mort, je ressens la frustration de ne pas voir la musique en plein corps, incarnée en chacun d’eux, physiquement, et l’impression de passer ainsi en aveugle à côté de l’une de ses dimensions.

          Anyway ivre encore pour plusieurs jours, ma gueule de bois se porte indifféremment au soleil ou à la lune, elle me convient parfaitement.

15:10 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : Flower Power