31/08/2006
Amour toujours
Jeudi 31 août 2006.
La gueule boursouflée, tuméfiée sous l’œil gauche, fendue comme un fruit trop mûr en plusieurs endroits, si bien qu’on jurerait qu’il a plusieurs bouches cousues à la va-vite sur le visage, de façon aléatoire en long en large et en travers, la peau tendue à craquer sur le bombé du front, l’élocution contrariée par l’inégale répartition des dents sur la mâchoire, et cependant bavard, réclamant sans cesse une tite pièce aux passants saturés d’auto-satisfaction, sidérés d’entendre parler ce gros fruit pourri posé en équilibre sur un amas de chair cuite dans la pisse et la vinasse, oublié au coin de la rue, une mouche pour seule compagne – une mouche pour seule compagne !
Comme je lui souris pour lui refuser la tite pièce que je n’ai pas, il clame à la ronde que je suis sa chérie d’amour.
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19/08/2006
Le Magnifique
Samedi 19 août 2006.
Le Magnifique du Sénégal s’est incliné – urbain – devant les fleurs d’une jardinière, aux abords de la place, leur a servi la palabre – déférent – avant de se nommer : Je suis le Magnifique du Sénégal. Les soucis couleur de feu contrariés dans leur torpeur prenaient des poses de midinettes méprisantes, et alentour on murmurait le mot fou pour désigner l’homme noir qui parlait aux fleurs. Il s’est nommé une seconde fois en élevant la voix : Je suis le Magnifique du Sénégal, de rage il a décapité trois soucis – et leur couleur de feu semblait dérisoire sous la poigne de l’homme.
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13/06/2006
Nietzsche
Mardi 13 juin 2006.
A la banque, ce matin, Friedrich Nietzsche faisait la queue comme tout le monde. Entre lui et moi se tenait un homme noir aux jambes torses. Pendant les trente minutes d’attente, j’ai contemplé la moustache du philosophe, ses yeux lançaient des éclairs, et s’il croisait mon regard, il se tournait tout à fait vers moi, quelques secondes. Il a prévenu la femme au guichet : Je suis louche, avant d’ajouter d’une voix d’outre-tombe je peux même être dangereux, et les glaires ponctuaient ses phrases de roulements de tambours intimidants, alors que me revenait en mémoire cette phrase d’Ecce homo : Je ne parviens pas à être solennel, c’est tout au plus si j’arrive à paraître embarrassé.
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15/05/2006
Quid ?
Les murs sont d’un violet pâle. Le sol est à carreaux rouges.
Le bois du lit et les chaises sont jaunes beurre frais, le drap et les oreillers citron vert très clair.
La couverture rouge écarlate. La fenêtre verte.
La table à toilette orangée, la cuvette bleue.
Les portes lilas.
Et c’est tout – rien dans cette chambre à volets clos.
La carrure des meubles doit maintenant encore exprimer le repos inébranlable. Les portraits sur les murs et un miroir et un essuie-mains et quelques vêtements.
Le cadre – comme il n’y a pas de blanc dans le tableau – sera blanc.(…)
Les ombres et ombres portées sont supprimées, c’est coloré à teintes plates et franches comme les crépons.
10:50 Publié dans Les magnifiques | Lien permanent | Commentaires (42) | Envoyer cette note
08/05/2006
Click here
Lundi 8 mai 2006.
Sept ans et deux nattes, elle fait du roller dans l’allée bordée d’arbres, elle ne quitte pas des yeux la langue de poussière tirée sous ses roues jusqu’au dernier platane. Elle jugule son excitation afin de ne pas briser son équilibre, et la position de ses bras rappelle celle d’un joueur de guitare flamenca. L’ivresse cependant se lit dans son regard : la vitesse lui donne une illusion de liberté qu’elle savoure avec une gourmandise relevée d’une pointe d’effroi.
Et moi, dégrisée déjà par le monde tel qu'il est, à l’instar de Koan, Mr Blue, Mimy la souris et tant d’autres, je vous invite à cliquer ici.
18:10 Publié dans Les magnifiques | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note
24/03/2006
Bagne
Vendredi 24 mars 2006.
Le cul sur le sol brûlant de Saint-Laurent-du-Maroni, il a façonné à coup de caillasse la cuillère à entremets dérobée au réfectoire où les bagnards en rang serrés se concentrent sur leur assiette de fer blanc pour ne pas voir la crasse dont les mouches s’enivrent et les lettres gravées dans le bois de la table à la cuillère par ceux qui sont passé avant, mais peut-être aussi gravées à l’ongle par un enragé devenu fou bien avant la cellule d’isolement, et au-delà de la crasse et des lettres gravées dans le bois de la table, le dos des bagnards de la rangée de devant – ici on ne mange pas face à face, mais tous tournés vers le mur du fond, sur lequel les lampes à pétrole ont laissé des traces de fumée noire torturées comme la chevelure du Diable.
A coup de caillasse, à chaque seconde d’inattention des gardiens, mais sans précipitation, maîtrisant son impatience, il a aplati le bombé de la cuillère à entremets. Quand il l’a trouvé assez plate, elle n’était pas encore prête, sa petite chérie travaillée le cul sur le sol brûlant de Saint-Laurent-du-Maroni. Il la voulait affûtée et une fois affûtée il l’a voulue aiguisée, et par la seule volonté de sortir de l’Enfer, il a métamorphosé sous les yeux aveugles des gardiens la cuillère à entremets dérobée au réfectoire en un sacré poignard de bagnard. Avec patience, la tête rasée brandie au soleil de Guyane, parfois dodelinante de fatigue à la façon d’une tête de coquelicot au bout de sa tige poilue lorsque la chaleur est trop forte, parfois immobile comme butée sur un seul rêve – et quel rêve.
Une fois libre remonter le Maroni jusque sous les arbres et y mourir de faim ou se faire avaler par un fauve. Peut-être plutôt y crever du paludisme ou de la lèpre, exactement de la même manière animale que les autres bagnards en finissant couché sur le flanc, en chien de fusil. Mais en crever en liberté.
Il a caché la cuillère à entremets devenue couteau sous son aisselle gauche, entre les côtes et le biceps, avant de se plaindre au gardien d’une douleur violente. Il a marché à petits pas à travers les couloirs, absolument concentré sur sa petite chérie qui devenait la chair de sa chair au creux de son aisselle, il a traversé la cour pieds nus sur le sol brûlant de Guyane avant de croiser le regard du jeune médecin moustachu en entrant à l’hôpital, l’hôpital aussi crasseux que le réfectoire et cependant désiré comme une femme coquette par tous les bagnards pour l’illusion de clémence et les quelques minutes d’attention qu’ils y recevaient. Il croyait poignarder le médecin de sa cuillère-couteau au moment où il se pencherait pour l’ausculter, et remonter le fleuve Maroni jusque sous les arbres, une fois libre.
Les infirmiers ont maîtrisé le bagnard qui a été reconduit dans sa cellule jusqu’au jour du jugement – tentative d’évasion, tentative de meurtre – et le jeune médecin moustachu, mon grand-père, a rapporté en France comme un trophée la cuillère à entremets devenue couteau par la seule farouche et éternelle volonté de sortir de l’Enfer.
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06/03/2006
Clin d'oeil
Lundi 6 mars 2006.
Hier à l’aube, Apollon cramoisi pour sa propre gloire, quelques heures avant que je ne découvre un joyeux hommage à Philippe Muray.
Hier encore, le clochard au fond de l’église s’enfilant une longue rasade salvatrice de piquette rouge, au goulot, au beau milieu de l’Agnus Dei, et à l’autre bout du banc, écœuré par les vapeurs d’alcool, un vieux monsieur distingué se mouchait dans un carré de coton fin.
Quelques jours auparavant, vision fugitive d’arbres aux attitudes si humaines que j’ai cru de tout mon corps et de toute mon âme au mythe de Daphné, le temps d’un clin d’œil.
09:55 Publié dans Les magnifiques | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
02/11/2005
Héroïne
Mercredi 2 novembre 2005.
Croisé hier soir, au supermarché, une femme, sortie tout droit d’un film de John Cassavetes. Des jambes de ballerine en collant noir, sous un manteau court cintré, taillé dans un lainage noir, égayé de fleurs de feutrine colorée. Un chignon blond, mais rien à voir avec les frigides sophistiquées d’Hitchcock : singulière et solitaire, assez dérangée pour demander un flacon de Ballantine’s en accentuant théâtralement la prononciation du nom anglais. Assez âgée pour regarder le monde en arquant les sourcils, assez belle pour ignorer les convenances de ce monde.
Je l’imagine dans la ville, buvant à même la flasque, riant aux éclats, ivre-morte au bras d’un parfait inconnu. Amour viscéral pour cette femme, soudain.
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03/10/2005
La petite sauvage
Lundi 3 octobre 2005
Elle a neuf ans et elle tient à distance les adultes comme les enfants. Ce n’est ni la perfection de sa petite gueule, ni ses yeux noirs, ni la grâce de sa silhouette. C’est le silence. Sa mère dit ma petite sauvage et les enfants parfois décrètent le siège : ils prétendent l’avoir à l’usure. L’assaillent de questions. En ronde autour d’elle. Une à une ils essaient les stratégies humaines, si pauvres au fond : persuasion, miel, compliments, cadeaux, intérêt marqué, promesse d’amitié, bouderies puis fâcheries, cris, moqueries, brusque désintérêt, ils finissent par la laisser de son côté. Rarement elle cède. Quand elle ne se sait pas observée, au milieu des autres enfants, son visage se détend, elle promène sur ces petits pantins gesticulant un regard lucide, et cependant indulgent. Comme amusé. Mais les adultes n’entendent pas laisser évoluer un tel être dans la même cour que leurs enfants. Ils parlent de psy, ils arguent son propre épanouissement, ils se déchaînent hystériquement pour convaincre la mère, à tel point que l’on finit par comprendre quel miroir angoissant leur tend cette petite fille mutique. Le silence, c’est la fin des transactions, la fin des vantardises, la fin des masques, mais le début d’un face à face terrifiant. La petite fille prend à leurs yeux des allures de Commandeur et chacun entend à travers la trame de son innocent silence les reproches qu’il croyait étouffés. Peut-être à la façon du portrait de Dorian Gray, la petite fille de neuf ans les renvoie à la vérité de leur âme, et oui, c’est à hurler.
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08/09/2005
Giroflée
Jeudi 8 septembre 2005.
Je pourrais boire à la volupté de l’horreur, boire à la vieille roulée dans ses couvertures, abandonnée sur le bas-côté du couloir d'hôpital, boire à son visage figé, à ses cheveux arrachés par poignées, à son menton crispé dans un éternel sanglot muet, boire à son moignon suintant et à sa plaie dégueulasse dont se plaint le médecin, et boire jusqu’à l’ivresse à sa solitude.
Mais je congédie l’horreur, je me contente d’offrir à la vieille, in petto, ce parfum de giroflée sauvage humé du côté ensoleillé de la rue, hier en fin d’après-midi.
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