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27/05/2009

Vieil Ispahan 8

            On jurerait que l’adolescent criblé d’acné a sorti sur le trottoir d’en face sa grosse tête purulente pour l’assécher au soleil, à défaut de l’assainir. S’il avait pu se contenter de la poser sur le balcon, sans avoir à sortir son corps, il aurait été le plus heureux des pubères. Au lieu de quoi il s’est retiré sous trois épaisseurs de vêtements supposées cacher sa disgrâce. Mais il ne sait pas ce que disgrâce veut dire : il se contente d’éprouver la sienne. Il reste longtemps juste à côté du distributeur de préservatifs, son visage est impassible, non qu’il ne ressente rien, mais la moindre expression risquerait de presser une bonne demi-douzaine de pustules.

Une fille de sa connaissance le trouve là et interrompt son shopping pour discuter un moment avec lui. En parlant elle tend le visage de cette façon qui appelle un baiser, elle rit même si le garçon ne se penche pas vers elle pour l’embrasser comme elle le souhaiterait. Elle rit parce qu’elle sait que s’il ne l’embrasse pas cela n’a aucune importance : le baiser viendra fatalement. Le baiser viendra fatalement parce qu’elle remue la tête de cette façon et que le garçon sourit en regardant vers le haut puis vers le bas de la rue avant de la fixer quelques secondes.

06/05/2009

Vieil Ispahan 7

            Il s’est passé cette drôle de chose : j’avais mis la chanson Blue Hotel de Chris Isaak un peu trop fort sans doute, en laissant la porte du magasin grande ouverte sur la rue. Un homme est passé le long de la vitrine, un homme qui avait l’air téléguidé s’il est possible qu’un homme soit téléguidé. Sa silhouette s’est soudain figée dans l’embrasure, peut-être le temps que le Télécommandeur trouve les boutons pour le faire pivoter et entrer dans la boutique. Je me suis rendue compte plus tard en y repensant que c’était juste Chris Isaak qui avait pris la télécommande en main et si ce type marchait droit jusqu’à mon bureau, jusqu’à me regarder dans les yeux pour ne prononcer qu’une seule phrase avant de repartir sur le même mode, c’était dans un état d’hypnose, si bien que la phrase dénuée d’à-propos qu’il a énoncée lorsqu’il a posé les yeux sur moi – je suis plein de poussière – n’aurait pas dû me plonger dans ces heures d’analyse mentale. Cependant j’ai trouvé la phrase si belle, et cet homme si envoyé (et homme envoyé veut dire quelque-chose, il s’agit d’une forme de prophète, mais qui n’est voyant que pour quelques minutes, et à son insu) que je n’ai pas pu m’empêcher de chercher un sens à cette visite. Et puis j’ai compris que c’était Chris Isaak, et comme ni Chris Isaak ni aucun chanteur n’a jamais eu le moindre message poétique à délivrer, j’ai pensé qu’il fallait savourer cette histoire à la façon d’une simple chanson.