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19/02/2009

Vieil Ispahan 6

Assise au bureau, je peux voir la silhouette minuscule des passants se refléter dans les vitres de la pharmacie, de l’autre côté de la rue. Quelques secondes plus tard, ils apparaissent en gros plan dans le cadre de la vitrine. Ils me regardent, et comme ils me regardent je les regarde. Je ne suis pas à vendre et cependant les yeux de certains hommes disent le contraire.

 

Je lutte de toutes mes forces contre ma raison, cette petite salope qui voudrait me forcer à abattre les tâches les unes après les autres, aspirateur, restauration, rangement, inventaire, factures et tutti quanti, comme si tout ceci était dans l’ordre des choses, or je connais l’ordre des choses depuis quelques temps. Hé bien il n’est question ni d’aspirateur ni de rangement, pas plus que de factures ou d’inventaire ou même de restauration de tapis.

 

            Je m’accorde un instant pour écouter Billie Holiday. Plus tard je passerai l’aspirateur et je nouerai les derniers arrêts points, mais auparavant je m’accorde un instant pour écouter Strange fruit.

 

16/02/2009

Vieil Ispahan 5

Un fou est entré au magasin un après-midi, il s'est mis à genoux sur le tapis qui est à l'entrée, doigts, orteils, nez, front, genoux sur le sol il voulait l'embrasser, il parlait très fort en gesticulant, à genoux sur le tapis de l’entrée. Comme il était accompagné d’un homme ivre, le patron l’a incité à sortir, il lui prenait le bras pour le relever, mais en se redressant le fou m'a vue, il a crié oh une belle femme (ne perdons pas de vue qu’il est fou), il s'est levé, il disait qu'il voulait me saluer, mais mon patron s'est jeté les bras en croix sur son chemin pour s'interposer entre lui et moi (il faut m'imaginer assise au bureau, au fond du magasin, souriant gracieusement à cet insensé que je croise souvent en ville, et tout à fait disposée à le saluer, avec son costume et sa prestance il semblait sur le point de me faire le baise-main) et cet iranien de patron avait l'air de me sauver la vie en offrant son torse à une balle de pistolet Smith & Wesson qui m'était destinée - mais après tout c'est un homme et sans doute sait-il mieux que moi les intentions des hommes et ainsi m'a t-il peut-être vraiment sauvé la vie, anyway... - il a répondu Elle ne dit bonjour à personne ! presqu'en criant, et c'était assez surprenant pour me faire ravaler mon sourire et il l'a mis dehors, pendant que le fou criait Jaloux!!!, c'était un moment incroyable, à la fois poétique, très triste et très drôle.

11/02/2009

Vieil Ispahan 4

            Assise au bureau au fond du magasin de tapis, je vois passer le dessinateur sur le trottoir d’en face : il est avec un autre homme et ils parlent avec beaucoup de sympathie l’un avec l’autre. Je me dis que je voudrais bien moi aussi pouvoir parler avec beaucoup de sympathie avec un autre être humain en remontant à pied la rue de cette façon un peu nonchalamment et cependant avec le rythme de ceux qui savent où ils mènent l’esprit de leur interlocuteur.

09/02/2009

Vieil Ispahan 3

            Dans la salle des deux mètres sur trois, face à la grande glace, je mène à bien mes exercices de shadow. Je suis la seule boxeuse au monde à m’échauffer sur un ring fait d’une vingtaine de tapis persans superposés. Le ring le plus luxueux de toute l’histoire de la boxe, pour la boxeuse la plus minable de toute l’histoire de l’Humanité.

 

            Chaque tapis a son propre ring, que l’on appelle le champ, il est le domaine du spirituel, où règne le médaillon central – l’Esprit divin. Les bordures qui encadrent ce ring – elles sont parfois plus de six – sont du domaine terrestre et protègent le royaume céleste. En regardant attentivement ces champs, on comprend que chaque tapis raconte une histoire – ma préférée est celle que chantent les bidjars, des oiseaux venus piquer le cœur des fleurs de marguerite parce que leur nectar a le pouvoir de rapprocher le cœur des hommes.

 

            Et au fond, que raconte le tapis d’un ring de boxe, chaque soir de réunion ? La même vieille histoire de l’Humanité : sueur et solitude, amour et gloire, duel et désespoir.

05/02/2009

Vieil Ispahan 2

             Les vieilles femmes entrent toujours pour les descentes de lit. Combien elles coûtent est la grande affaire. Veulent-elles se faire une idée du prix des tapis persans, et craignent-elles de provoquer des nombres à cinq chiffres en s’intéressant aux grandes dimensions ? Ou sentant la fin venir sont-elles tourmentées par les descentes de lit comme on peut l’être par les descentes de Croix ? Certaines les appellent tapis de prière, mais il ne faut pas perdre de vue que les hommes doivent pouvoir y placer doigts, orteils, nez, front, genoux. 80 x 60 c’est définitivement une descente de lit et non un tapis de prière.

 

             Lorsqu’elles quittent le magasin, si la pluie se met à tomber - et elle se met à tomber, fatalement -certaines vieilles femmes sortent de leur poche un carré de plastique transparent qu’elles appellent caroline et qu’elles se nouent autour de la tête sous le menton. Elles croisent sur le trottoir d’autres vieilles femmes qui ont noué leur caroline exactement de la même manière, mais parfois l’une d’elles a un modèle à pois blancs.

 

             J’ai voulu baisser l’auvent afin de créer un abri pour les piétons, j’avais dans l’idée qu’ils regarderaient les tapis à travers la vitrine en attendant l’accalmie, mais j’ai vu cette vieille bourgeoise descendre la rue à petits pas pressés, à la façon d’une poule mouillée déboussolée par l’intrusion d’un renard dans le poulailler, et l’image n’est pas un cliché, je connais cette femme, j’ai eu bien trop souvent l’occasion de l’observer : ses manières autant que sa voix sont celles d’un gallinacé. Elle caquette sans vous regarder jamais dans les yeux - et comment pourrait-elle, avec un œil de chaque côté de sa tête de poule, comme un fait exprès pour qu’elle n’ait jamais une vue d’ensemble ? Quand elle vous jauge c’est en vous présentant son profil,

 

             Tiens je n’ai même pas envie d’en parler.