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16/06/2006

Cache-cache

Vendredi 16 juin 2006.

            Te souviens-tu de cette partie de cache-cache – mais ce n’était pas ton anniversaire – où parce que tu étais minuscule et menue tu avais réussi à te glisser derrière la grosse armoire normande dans laquelle étaient rangés les jeux de société ? Ce n’était pas chez toi et l’odeur de la maison inconnue, l’odeur de la famille qui t’avait invitée, te plaquait au mur. Tu jubilais d’avoir trouvé la meilleure cachette, tu entendais déjà les supplications – Allez, sors de ta cachette, montre-toi, tu as gagné ! – et tu t’imaginais forcer ainsi l’estime et l’admiration de tous et en prévision de ta gloire future tu supportais l’odeur inconnue et le dos de l’armoire que le menuisier n’avait pas cru bon de polir au papier de verre puis de cirer ou de vernir puisque personne – personne sauf toi – ne le verrait jamais. Tu aurais dû comprendre – mais tu étais trop jeune – à la vue de ce dos, comment sont les hommes et comme ce qui ne se montre pas ne compte pas à leurs yeux.

            Tu es restée cachée jusqu’à ce que les cris des enfants disparaissent, et tu as ri en plaquant la main sur ta bouche, parce que le loup était peut-être là, silencieux pour mieux te piéger. Tu te croyais plus rusée que les autres et tu as attendu en contemplant le dos de l’armoire – tu trouvais le bois brut poilu, hérissé de ses mille échardes fines. Tu as entendu les bruits de vaisselle et les rires, tu as compris qu’ils goûtaient tous à la cuisine, et tu as rougi à l’idée que l’on n’attendait plus que toi. Tu les as vus du salon, par la porte ouverte, certains enfants étaient debout en chaussettes sur le carrelage de la cuisine, ils ne t’attendaient pas, les verres de jus d’orange étaient déjà vides et l’un d’eux était renversé au bord de la table. La fille à queue de cheval a pouffé en te voyant entrer, il n’y a pas eu de cris d’admiration – dis-nous ta cachette ! – ils ont enfoncé leur dernière part de gâteau dans leur bouche en les poussant du plat de la main et ils ont ri en découvrant qu’il n’y avait plus de jus d’orange pour toi.

Tu n’avais pas encore honte, à ce moment-là, tu as mangé ta part de cake au citron comme tout le monde, comme si tu y avais droit toi aussi, tu as ri aux pitreries du garçon aux oreilles décollées.

Ce n’est que le soir dans ton lit, lorsque ta mère te croyant endormie a éteint la lumière du palier pour se coucher à son tour, ce n’est qu’une fois plongée dans le noir et la solitude des draps que tu as compris que les autres t’avaient oubliée. Tu as été submergée par la honte, tu n’avais pas encore les armes pour maudire ces morveux, pas encore la force de les mépriser, tu t’es crue insignifiante et tu as juré, en collant le drap sur ton visage à la façon d’un linceul, que plus jamais tu ne sortirai de ta cachette – au lieu de jurer de ne plus jamais jouer avec eux.

Maintenant encore tu te caches derrière cet ordinateur et tu refuses de croire que quelqu’un te cherche derrière tes mots.

15/06/2006

Ligeti

Jeudi 15 juin 2006.

             Il a dit Ligeti est mort et je ne le savais pas.

13/06/2006

Nietzsche

Mardi 13 juin 2006.

 

            A la banque, ce matin, Friedrich Nietzsche faisait la queue comme tout le monde. Entre lui et moi se tenait un homme noir aux jambes torses. Pendant les trente minutes d’attente, j’ai contemplé la moustache du philosophe, ses yeux lançaient des éclairs, et s’il croisait mon regard, il se tournait tout à fait vers moi, quelques secondes. Il a prévenu la femme au guichet : Je suis louche, avant d’ajouter d’une voix d’outre-tombe je peux même être dangereux, et les glaires ponctuaient ses phrases de roulements de tambours intimidants, alors que me revenait en mémoire cette phrase d’Ecce homo : Je ne parviens pas à être solennel, c’est tout au plus si j’arrive à paraître embarrassé.

09/06/2006

Impro

Vendredi 9 juin 2006.

          Une gueule de bois de plusieurs jours. Sculptée à la façon des masques africains pendus aux murs des collectionneurs, et dont l’expression varie selon l’éclairage ou peut être selon l’état de l’âme qui les contemple. Après le concert j’ai siroté au comptoir un verre de cidre offert par un parfait inconnu – il a dit à la serveuse en exhibant un billet si ce n’est pas assez, vous complèterez, et comme ce n’était pas assez, il a eu ce geste pour inviter la serveuse à compléter ; my God, tant de désinvolture vis à vis de l’argent, ce n’était déjà plus un parfait inconnu. J’ai siroté le verre de cidre au comptoir avec le troubadour, mais ce n’est pas l’alcool qui m’a donné la gueule de bois, c’est la musique.

          A mon entrée dans la salle de répétition les deux batteries sur la scène déserte m’ont fait de l’œil : deux batteries ça voulait dire deux pouls pour un seul Ensemble, c’était une promesse de tachycardie, un emballement du rythme cardiaque programmé, un infarctus annoncé ! J’ai tout bu, depuis l’arrivée dans l’obscurité des musiciens à la queue leu leu – la lumière des projecteurs s’intensifiait peu à peu, annonçant la couleur, Rocher à la clarinette, et j’ai souri de voir ses chaussures montantes façon boxeur ; Champion à la trompette de cuivre, rose, il dit le son est plus chaud ; Pointard à la batterie, son mouvement swingué de l’épaule gauche ; son acolyte Lavergne (Lavergne ?) jusqu’au cou dans les cymbales, et pour la première fois dans mes oreilles ; le saxophone et le cor (le cor ?), enfin, dont je n’ai pas retenu les noms, shame on me - tout bu, jusqu’à la dernière note, en essayant, à la façon d’un œnophile, de trier mentalement les notes chaudes des froides, les fruitées des boisées, de définir ce cru comme rouge généreux et souple ou tannique et charnu à moins qu’il ne soit corsé et très fin, mais certainement pas blanc et liquoreux, je tiens à sa robe rubis. J’ai tout bu sans respecter la règle de recracher chaque goulée, j’ai contemplé le profil lumineux de la fille assise à deux places de moi, elle rayonnait.

          Une heure plus tard, chez moi, je débouchais le grand cru de 46’07’’ mis en bouteille à Lille, par Rocher, Perraud et Benoît : six morceaux d’improvisation – improvisation, mystère joyeux de la musique ! Dans leurs rythmes graves, si je trouve mon compte de boxe, de vie, de mort, je ressens la frustration de ne pas voir la musique en plein corps, incarnée en chacun d’eux, physiquement, et l’impression de passer ainsi en aveugle à côté de l’une de ses dimensions.

          Anyway ivre encore pour plusieurs jours, ma gueule de bois se porte indifféremment au soleil ou à la lune, elle me convient parfaitement.

15:10 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : Flower Power