Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24/03/2006

Bagne

Vendredi 24 mars 2006.

            Le cul sur le sol brûlant de Saint-Laurent-du-Maroni, il a façonné à coup de caillasse la cuillère à entremets dérobée au réfectoire où les bagnards en rang serrés se concentrent sur leur assiette de fer blanc pour ne pas voir la crasse dont les mouches s’enivrent et les lettres gravées dans le bois de la table à la cuillère par ceux qui sont passé avant, mais peut-être aussi gravées à l’ongle par un enragé devenu fou bien avant la cellule d’isolement, et au-delà de la crasse et des lettres gravées dans le bois de la table, le dos des bagnards de la rangée de devant – ici on ne mange pas face à face, mais tous tournés vers le mur du fond, sur lequel les lampes à pétrole ont laissé des traces de fumée noire torturées comme la chevelure du Diable.

            A coup de caillasse, à chaque seconde d’inattention des gardiens, mais sans précipitation, maîtrisant son impatience, il a aplati le bombé de la cuillère à entremets. Quand il l’a trouvé assez plate, elle n’était pas encore prête, sa petite chérie travaillée le cul sur le sol brûlant de Saint-Laurent-du-Maroni. Il la voulait affûtée et une fois affûtée il l’a voulue aiguisée, et par la seule volonté de sortir de l’Enfer, il a métamorphosé sous les yeux aveugles des gardiens la cuillère à entremets dérobée au réfectoire en un sacré poignard de bagnard. Avec patience, la tête rasée brandie au soleil de Guyane, parfois dodelinante de fatigue à la façon d’une tête de coquelicot au bout de sa tige poilue lorsque la chaleur est trop forte, parfois immobile comme butée sur un seul rêve – et quel rêve.

            Une fois libre remonter le Maroni jusque sous les arbres et y mourir de faim ou se faire avaler par un fauve. Peut-être plutôt y crever du paludisme ou de la lèpre, exactement de la même manière animale que les autres bagnards en finissant couché sur le flanc, en chien de fusil. Mais en crever en liberté.

             Il a caché la cuillère à entremets devenue couteau sous son aisselle gauche, entre les côtes et le biceps, avant de se plaindre au gardien d’une douleur violente. Il a marché à petits pas à travers les couloirs, absolument concentré sur sa petite chérie qui devenait la chair de sa chair au creux de son aisselle, il a traversé la cour pieds nus sur le sol brûlant de Guyane avant de croiser le regard du jeune médecin moustachu en entrant à l’hôpital, l’hôpital aussi crasseux que le réfectoire et cependant désiré comme une femme coquette par tous les bagnards pour l’illusion de clémence et les quelques minutes d’attention qu’ils y recevaient. Il croyait poignarder le médecin de sa cuillère-couteau au moment où il se pencherait pour l’ausculter, et remonter le fleuve Maroni jusque sous les arbres, une fois libre.

              Les infirmiers ont maîtrisé le bagnard qui a été reconduit dans sa cellule jusqu’au jour du jugement – tentative d’évasion, tentative de meurtre – et le jeune médecin moustachu, mon grand-père, a rapporté en France comme un trophée la cuillère à entremets devenue couteau par la seule farouche et éternelle volonté de sortir de l’Enfer.

Commentaires

C'est absolument magnifique , et quel plaisir de te lire.

Écrit par : if6 | 24/03/2006

...de vous lire .. pardon!

Écrit par : if6 | 24/03/2006

Fleur, tu nous gâtes. Comme quoi, il est possible d'évoquer les restes du passé sans sombrer dans une scie-nostalgie ronronnante ou écoeurante mais il faut savoir emprunter les détours, des phrases-tiroirs (au sens noble du terme), des propositions rythmiques, la pondération et le cadrage-débordement... Bravo aussi pour le maniement de la répétition.
Voilà, j'arrête ici l'analyse, je redeviens clébard.

Écrit par : KLB's | 24/03/2006

C'est ridicule de parler n'est-ce pas...

Écrit par : koan | 24/03/2006

Ps. j'ai trouve notre point commun : nous sommes des cris.
restons-le.

Écrit par : koan | 24/03/2006

(un cri? avez vous trouvé un endroit où crier en ville? Sur un ring, sur un blog? Laissons tout ceci entre parenthèse.)

Je sors aussi du silence (merci de ton témoignage) pour chuter doublement.
Quelles belles chutes.

Écrit par : raskolnikov | 24/03/2006

C'est......... ! Je suis sans voix !
Merci à vous Fleur.

Écrit par : MrBlue | 24/03/2006

if6, le tu me va très bien...
Cher clébard, non seulement matheux et cool mais aussi littéraire !!!! Diablo et Fouine vont en avoir une crise d'apoplexie.
Koan, les points communs ne se comptent plus depuis le début !
Raskolnikov, merci de sortir du silence aussi !
Mr Blue, au fond pour un musicien rester sans voix n'est pas si grave...

Ce bagnard me tient à coeur, je suis contente qu'il vous touche...

Écrit par : Fleur | 25/03/2006

Et comment !!!

Sa rage de liberté rêvée et aiguisée, maîtrisée... C'est splendide! Et je ne dis pas ça uniquement par rapport aux arbres...

C'est troublant... tu sembles tellement plus proche du bagnard à tête de coquelicot (l'image est délicieuse... mais comment fais-tu Fleur ?) que de ce mèdecin moustachu devenu ton grand-père...

Écrit par : kti | 25/03/2006

Curieusement oui et pourtant j'aime mon grand-père (que je n'ai pas connu)... Ce bagnard, je l'aime furieusement, avoir tenu sa cuillère entre les mains m'a vraiment brisé le coeur.

Écrit par : Fleur | 25/03/2006

Ton amour furieux et ton coeur brisé sont tellements présents, palpables... et malgré tout c'est un bonheur de les lire...

Écrit par : kti | 25/03/2006

C'est fantastique la façon dont tu écris. Ca me laisse baba à chaque fois. Et là, je vais faire une bonne pose avant d'écrire un artcile, parce que ça va me sembler bien fade en comparaison. pfff... Faire vivre une anecdote en un récit qui déborde du désir de vivre et qui tranche dans le vide. Bravo ! et merci d'écrire.
(Ceci et un commentaire très mal écrit à cause d'un excès de révisons sur l'Europ rhénane et les Etats-Unis mais un commentaire sincère)

Écrit par : mimylasouris | 25/03/2006

Oups... pas le "vide", je voulais dire le "vif".
Parce que vide ne va absolument pas.
Maintenant que j'y pense... ça me fait penser à "Claude Gueux" de Victor Hugo mais en plus concentré et en plus fort.

Écrit par : mimylasouris | 25/03/2006

euh...je suis plus qu'impressionné.
Je suis déjà passé en lecture mais j'ai pas osé puis à cette lecture, BRAVO !
TalentS, le mot même au pluriel est faible.

Écrit par : madin | 25/03/2006

Mimy : écris au contraire une note, on les aime tous ! Merci pour tous ces compliments ça me fait rougir, mais ça mefait tellement plaisir ;-))
Madin, "forget me not" est le nom de l'une de mes fleurs préférées, merci pour le lien et cette exclamation plus haut !

Écrit par : Fleur | 25/03/2006

Fleur, la pureté de cette note me rappelle celle-ci :

http://fleursurlering.hautetfort.com/archive/2005/02/23/neige_d_afrique.html#comments

Écrit par : diablo | 26/03/2006

Merci Diablo pour ce lien délicieux... vers un paradis lointain !

Écrit par : kti | 26/03/2006

juste cinq mots....merci

Écrit par : O' | 26/03/2006

"lettres"....

Écrit par : O' | 26/03/2006

Décidemment Diablo, lectrice très attentive ;-)
O' : c'était sincère !

Écrit par : Fleur | 27/03/2006

Ca me donne envie de raconter quelques épisodes de ma vie, ce que jusqu'içi j'ai réussi à ne pas faire. C'est une tentation, ca me donne envie de me suicider...
Je vais vous raconter un détail, à cause de votre texte, ces choses me reviennent.
On me tient par le col au-dessus du vide. En-dessous de moi, à quelques étage : un parking en beton. L'homme qui a réussi à ne pas lâcher, ou qui n'a pas réussi à lacher fonce dans les toilettes et vomit.
A ce moment là, je sors de mois d'hopital avec pas loin de vingt cachets par jour sans parler des gouttes. On vient de m'apprendre que je peux mourir à tout instant à cause des doses de médicaments. Et du coup, maintenant,j'écris des poèmes, je fais de la musique et disons que je le fais comme pour ceux qui ne le peuvent pas ou plus...merde...

Écrit par : koan | 27/03/2006

Qu'est-ce que l'on peut bien répondre à ça ? On sent beaucoup de choses de ce genre, dans votre voix, dans vos écrits aussi, ça ébranle, ( ah, j'ai aussi les mains moites de vous imaginer au-dessus du vide ), et votre allégresse n'en est que plus admirable... Merci.

Écrit par : Fleur | 27/03/2006

J'ai minaudé jusque là. je ne supporte pas ce texte. j'ai voulu faire des "commentaires" là où je ne voudrais que cogner.
Aurais-je possédé cet ustensile que j'en aurais fait usage, sachant même que le destin de ce texte en aurait peut-être été irrémédiablement changé... A peine suggérée la notion de captivité me coupe le souffle. Je n'ai aucun doute sur l'auteur de ce texte, son style ou encore la nature du désir qui ont présidé à l'élaboration de cette note; je ne parle içi que de ma capacité propre à supporter la pensée de cet homme et de toutes ces personnes qui vivent dans des conditions comparables. je suis passé vingt fois relire cette note, entrant sans effort dans le coeur de ce prisonnier, ce qui ne me demande aucun effort, et j'y souffre, j'y souffre de suffocation trop proche pour pouvoir transcender le captif par l'artiste. je ne dois plus lire ceci. " Tant qu'il demeurera un seul homme en prison je ne suis pas libre" ( Auteur oublié)

Écrit par : koan | 27/03/2006

Votre commentaire me fait penser à un texte trés beau de Genet, que Daho chante de temps en temps.

Écrit par : TEMPO | 27/03/2006

(Oui, je connais ce texte, Tempo, il est poignant et si beau)

Koan, votre dernier commentaire est déchirant. Vous comprenez pourquoi ce bagnard me tenait à coeur, il y est fiché comme une flèche empoisonnée et je ne pensais pas que quelqu'un le recevrait de façon aussi violente, j'en suis désolée et pourtant absolument émerveillée de découvrir un coeur comme le vôtre.

Écrit par : Fleur | 28/03/2006

J'ai moi aussi beaucoup apprécié cette note - comme toutes les autres ici - et une chose a attiré mon attention. C'est ce mur devant lequel les prisonniers mangent. "ici on ne mange pas face à face, mais tous tournés vers le mur du fond, sur lequel les lampes à pétrole ont laissé des traces de fumée noire torturées comme la chevelure du Diable"
Eh bien je ne sais pas pour les prisonniers (mais j'imagine), toujours est-il que moi, je me mets toujours devant un mur pour écrire. Ce dernier devient alors comme un miroir psychologique qui reflète mieux mon espace intérieur que n'importe quel paysage qui, au contraire, accaparerait mon attention.
Bien à vous, Fleur, je vous écris dès que je peux.

Écrit par : all-zebest | 28/03/2006

Je me dis que la photo du-haut de page avec le noir qui boxe ou danse, c'est vous.

Écrit par : koan | 28/03/2006

Je ne sais pas, All, pourquoi les bagnards mangeaient tous tournés vers le mur du fond, mais c'était le cas, j'ai vu des photos du réfectoire et toutes ses têtes rasées... Il est certain qu'écrire tourné vers un mur vous met... au pied du mur !
Koan, ça me plaît que vous m'imaginiez dans la peau d'un poids lourd noir (c'est Muhammad Ali, il boxe ou danse, c'est le seul boxeur au monde à avoir su faire les deux en même temps !)

Écrit par : Fleur | 29/03/2006

Décidemment petite Squaw, j'adore ta plume !

Écrit par : Pulsar | 31/03/2006

Fleur, sais-tu où es Koan ? Impossible d'accéder à son blog... (et si tu venais par ici Koan, je précise que je n'aime pas les poissons d'avril !)

Écrit par : mimylasouris | 01/04/2006

Mimy, tu auras toutes les explications chez Mr Blue, dans les commentaires de la photo avec la colombe. J'ai failli aller te chercher, mais je crois que c'est peine perdue.

Écrit par : Fleur | 01/04/2006

Pulsar, merci pour ce jeu de mots sur mesure !!

Écrit par : Fleur | 02/04/2006

je reviens si souvent,
je suis si impatient,
de vous lire à nouveau.
ENCORE,
revenez,
vous me manquez ,
à bientôt, je souhaite,
le souhaite,

Écrit par : madin | 08/04/2006

Les commentaires sont fermés.