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16/08/2005

Salle d'attente

Mardi 16 août 2005.
Dans la salle d’attente de l’hôpital on parle à voix basse si l’on est accompagné, mais si l’on est seul on observe les autres à la dérobée. Lorsque les regards se croisent, ils sont éjectés à l’opposé, brûlés par une décharge électrique insoutenable. On finit par étudier les nouveaux venus, ceux qui n’osent pas encore fixer les estropiés qui ont une bonne heure d’ancienneté.
Cet adolescent, par exemple, qui sort d’une main droite experte son kit MP3. Sa main gauche dans sa gangue de résine grisâtre repose sur sa cuisse. Ici on ne s’attarde qu’à peine sur le pansement, l’attelle, le plâtre ( à moins de se découvrir un jumeau d’infortune, à qui on lancera des œillades complices ; il répondra d’un regard appuyé et d’une grimace doublé d’un faible sourire, ou vice-versa). Ici, l’ordinaire c’est la fracture, la luxation, la plaie. On s’attarde plus volontiers sur la moustache à la Nicolas le jardinier de l’un, la mélancolique calvitie d’un Marcel Zanini, ou le kit MP3 de l’adolescent. Il y a aussi ce gros garçon aux tâches de rousseur, il ne quitte pas des yeux son pied au bandage caricatural, où seuls dépassent des doigts de pieds hagards.
Une Colette défraîchie en fauteuil roulant, accompagnée d’un pied-bot mal-voyant, achève de donner à la salle d'attente une ambiance de cour des miracles. Tous les regards sont tournés vers eux. Une infirmière a placé la vieille à l’autre bout de la salle d’attente, face au mur. Elle réclame maintenant qu’on la tourne vers nous. Son compagnon exauce son vœu, elle le gratifie d’une tonitruante exclamation de reconnaissance : Ah ! Comme ça je vois du monde ! Les regards s’éparpillent soudain à la manière de quilles dispersées par le boulet de sa grosse voix. Mes vermines elles-mêmes se réveillent doucement.
L’atmosphère se détend à l’arrivée d’un jeune-homme dont la jambe est prise dans les mâchoires d’une attelle bleue. Il choisit une place à côté de moi, il me regarde lorsqu’il s’assied avec difficulté, sa prestation émeut tout le monde, je souris et à l’instant on crie mon nom, il faut y aller, vermines en bandoulière.
Le médecin n’a pas l’air de croire à ces histoires de vermines. Il les appelle fourmis et les impute à un nerf froissé. Il a une moue en prononçant ce mot, si bien que désormais je me figure le nerf en cause comme quelqu’un d’un peu trop susceptible, qui me ferait payer une indélicatesse involontaire.
Le médecin sort les radios de mon dossier, celles du premier jour de fracture et les toutes récentes. Il les clippe à son écran lumineux pour les contempler en silence. Je m’approche de lui par derrière en me plaçant de biais, de façon à observer les clichés à travers le triple foyer de ses lunettes. Tout est flou et d’ailleurs il dit les radios sont mauvaises, je souris dans son dos. Il va falloir me croire sur parole, c’est cassé ici et il pointe du doigt la tête du radius. Je le crois sur parole, son regard de myope accentue la mélancolie de son visage, rien dans ce grand hôpital ne le concerne vraiment, il parle de me prescrire quelque-chose de plus fort que le Doliprane mais il oublie de le faire. Il m'assure que je n'en ai plus que pour deux semaines de résine. Il a cet air douloureux en me disant au-revoir.

08:25 Publié dans Painfull | Lien permanent | Commentaires (5)

Commentaires

la paleur des visages, les regards hébétés, les frissons de mourant... l'antichambre de la mort, tout de blanc décorée, ou une foule de nom cadavre encore bien trop vivant se presse, comme pour entendre les gardiens de la portes. Eux, tout de vert vétus, regardent désabusés les faibles âmes qui les attendent, et ils soupirent de volupté... tenez bon Fleur, le salut est si proche...

Écrit par : sios | 22/08/2005

merci, Sios pour cette bonne dose d'humour !
plus que deux jours !!!

Écrit par : Fleur | 22/08/2005

BELLE ECRITURE SIMPLE ET EXPRESSIVE "DIRECTE"
Belle tranche d'Humanité entre quatre murs
Un pour Tous , Tous pour Un
j'y étais en attente enveloppée
de cette Solitude pleine de "Punch"
qui vous rapproche des Autres
celle qui nous permet de conseiller
le docteur d'aller consulter un confrére

bonne réeducation Fleur

Écrit par : AGNESetlesNUAGES | 25/08/2005

Agnès, merci, mais malheureusement votre lien ne fonctionne pas !!!!! Une rectification, viiiiiite !

Écrit par : Fleur | 25/08/2005

Hello Fleur, je passe en coup de vent, pour prendre des nouvelles avant d'aller dormir...
Où en est la consolidation de la fracture?
Où en est la consolidation de la fêlure?

Écrit par : L'expéditif Klebs | 29/08/2005

Les commentaires sont fermés.