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10/05/2005

Mon empereur romain

Mardi 10 mai 2005.
Les morts ne racontent jamais la mort. A ceux qui restent d’imaginer. Ceux qui les ont vu haleter les yeux vitreux tournés vers le plafond (et certains disent vers le Ciel alors qu’ils se contentent, les yeux, de rester centrés, et qu’il suffirait de redresser le mourant pour qu’il fixe le mur d’en face en haletant de cette façon que j’ai vu faire aux agonisants, avec méthode et application, en plein travail de mort). A ceux qui les regardent d’imaginer. Les mourants travaillent à mourir, ils meurent au sens actif du terme, et cela semble si dur de mourir… Les vivants maladroits bras ballants avec leur cerveau en parfait état de marche, ses milliers de connections à la seconde, les vivants ridicules d’impuissance regardant sans mot dire ou seulement en chuchotant parfois avec quelques larmes l’âme du mourant (vieillard, oncle, belle-sœur, tante, grand-mère) se débattre trancher un à un les liens qui la relient encore à la vie. On voudrait l’aider, parfois quelqu’un est là qui tamponne le front du mourant d’une compresse humide et fraîche, mais on a envie alors d’arracher les draps les vêtements que l’on croit sentir comme une chape de plomb sur son propre corps pour que cesse la suffocation. Sous le drap blanc on devine le corps épuisé par la besogne, le creux du bassin, les côtes, et souvent une infirmière a arrangé les bras le long du corps, par-dessus les draps, et les mains, au bout, sont inertes. Emouvantes. On pense avec effroi que les halètements peuvent cesser d’un instant à l’autre. On pense que tous les vivants dans la pièce, assis ou debout selon les caprices d’un invisible peintre académique en plein travail lui aussi, n’attendent que cet instant. Comme il est long d’attendre, et comme les larmes finissent par se tarir, et comme on en vient à espérer que la fin arrive vite, comme on finit par appeler la mort, on dit « pour qu’il ne souffre plus, enfin », alors que ce sont les vivants qui ressentent le besoin de respirer enfin. Le mourant travaille à mourir, et on appelle la mort. Il a les yeux cernés et l’air de la pièce est vicié. Que fait-il que voit-il qu’entend-il a-t il chaud froid mal peur ? et brutalement tout s’arrête. Voilà, c’est fait, il est mort.
Mon père, à propos de mon oncle pomponné exposé dans une chambre mortuaire : « Il ressemble à un empereur romain », et c’est ainsi que je veux le garder, dans la peau d’un César pour les siècles des siècles.

Commentaires

Très émouvant ton texte Fleur...Il est une douleur indescriptible de voir quelqu'un mourir dans la souffrance.
je renouvelle mes condoléances,garde une image vivante de ton oncle.

Écrit par : Mad | 10/05/2005

Par ce simple commentaire, reçois tout mon soutien, fleur...

Écrit par : alinoee | 10/05/2005

Aux morts
Après l'apothéose après les gémonies,
Pour le vorace oubli marqués du même sceau,
Multitudes sans voix, vains noms, races finies,
Feuilles du noble chêne ou de l'humble arbrisseau ;

Vous dont nul n'a connu les mornes agonies,
Vous qui brûliez d'un feu sacré dès le berceau,
Lâches, saints et héros, brutes, mâles génies,
Ajoutés au fumier des siècles par monceau ;

Ô lugubres troupeaux des morts, je vous envie,
Si, quand l'immense espace est en proie à la vie,
Léguant votre misère à de vils héritiers,

Vous goûtez à jamais, hôtes d'un noir mystère,
L'irrévocable paix inconnue à la terre,
Et si la grande nuit vous garde tout entiers !

C'est un poeme de leconte de lisle, extrait de Poemes Barbares.

Si rien ne peut reconforter la perte d'un etre cher, certains textes ont le merite de nous remplir d'une joie triste, qui soulage et appaise malgre tout... je crois que celui ci en fait partie.

Merci, de tenir ce blog de la façon dont vous le faites, sans ecorcher ni la langue ni les style... merci beaucoup.

Écrit par : sios | 10/05/2005

Merci pour tous ces mots, merci, merci, merci.

Écrit par : Fleur | 10/05/2005

On est tous des morts en devenir.

Écrit par : Big Brother | 10/05/2005

Les commentaires sont fermés.