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11/04/2005

Note d'Inde

lundi 11 avril 2005.
M. exhibe une cithare magnifique qu’il rapporte d’Inde. Elle a dans le dos du manche cette drôle d’excroissance, il croit que ça sert de caisse de résonance. L’instrument de bois sombre est sculpté à l’indienne, fleurs et arabesques, et incrusté d’un bois ( ?) blanc que je prends pour de l’ivoire, mais il dit que non. Je soupèse l’instrument qui vaut son pesant d’épices, de soieries, de khôl. Son pesant de misère, aussi. M. dit écoute, il a enfilé à deux de ses doigts des crochets qui me font l’effet d’hameçons pour pêcheur de sons. Il prend la cithare sur ses genoux. Il en sort des sons d’hypnotiseur, qui me tirent par le tympan, me rivent à l’instrument. C’est l’Inde en personne qui vient à moi. M. dit qu’il ne sait pas en jouer. Il ne touche pas aux très fines cordes plaquées au manche : elles se contentent de résonner lorsqu’il fait vibrer les cordes supérieures.
Les vibrations sont les mêmes que celles de la chaleur de Dakar, qui font danser les silhouettes à l’horizon. Avant de quitter le Sénégal, mes parents m’ont offert une petite cora noire. Le vendeur à la sauvette m’avait prévenue d’une voix aussi grave qu’un combat de boxe : Si tu romps l’une des cordes, l’homme qui a fabriqué ta cora meurt. Que c’est lourd de vivre avec un pouvoir de vie et de mort, à huit ans. Caresser les cordes, les pincer, y penser : sa vie ne tient qu’à une corde. J’approche la paire de ciseaux, je lui ouvre le bec, je suis de la lame une corde sur toute sa longueur, je joue à me faire peur, et toute ma vie j’aurai peur de faire le geste assassin. Je n’ai jamais su tirer de cette cora que des sons déchirants, jamais une mélodie.
M. stoppe net ses trémolos indiens, il me montre des photos de vaches sacrées, de Bouddha en état d’ébriété, d’architecture ciselée et colorée, de sourires d’enfants, de regards de femme, d’un éléphant au front bosselé, d’un aigle méprisant, et d’un singe câlin.

14:45 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0)

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