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07/03/2005

Le monde du peintre

Lundi 7 mars 2005.
Vendredi après-midi chez le peintre P.A. Si ses tableaux me touchent peu au premier abord, poser le pied chez lui m’a bouleversée dès la première seconde. Il met une « musique profane, mais pas païenne », de Monteverdi, « un chant d’amour » qu’il écoutait en peignant son dernier tableau. Il explique son travail, le grand écart qu’il fait entre le seizième siècle de Monteverdi et son propre vingt et unième siècle. Il raconte comme il suit les conseils de Saint Jean de la Croix : « Explore les chemins inconnus ». Il raconte comme les marques du temps l’émeuvent sur les statues, les édifices, les objets et comme il s’en est inspiré. Une femme, avide de résumer, classifier, nommer : « C’est un tableau sur la destruction, alors ? » Il dit juste « non… », on le sent malheureux de ne pas avoir les mots magiques pour faire enter les visiteurs dans son monde plutôt que dans sa maison. Malheureux de ne pouvoir donner son être tout entier.
Alors il se tourne vers ses « outils », il les exhibe un par un, le vieux pinceaux tordu aux poils secs, les bâtons et les plumes, le pilon, une armée de complices dont il est si fier. Il les caresse, et avisant ses pigments, ses résines, ses poudres de sorcier, il raconte comme on fait bouillir les branches de l’indigotier dans une grande marmite, comme on obtient une soupe verdâtre avant d’en tirer la magnifique poudre indigo. (Et à cet instant me vient à l’esprit le titre « Bitches brew » de Miles Davis, mon maître sorcier ) Le peintre se colore les mains de pigments pour nous faire constater les nuances. Et je jurerais assister à une cérémonie occulte célébrée par un grand prêtre aux mains indigos et ocres. Il mime maintenant les barbares aux corps couverts de pigment bleu et il rit de voir la tête des grecs et des romains « aux yeux incapables de voir le bleu » face à ces sauvages. Il multiplie autour de lui les pots, les flacons, il casse la croûte de la résine de synthèse en la nommant de son nom barbare – pardon, « savant » ! – il s’envoûte lui-même en s’imposant la vue et l’odeur de ce miel liquide. Les sortilèges sont jetés, et toutes les potions bues, je suis étourdie et lorsqu’il me propose en grand secret d’emporter quelques pigments (« Vous peignez ? Vous voulez que je vous donne des pigments ? »), je me demande s’il me reconnaît sorcière chez les sorciers. J’emporte en sortant le monde du peintre en bandoulière à mon âme enchantée.

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