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23/02/2005

Neige d'Afrique

Mercredi 23 février.

Toute cette excitation devant la neige me rappelle l'enfance, l'Afrique et ses tornades bibliques, ma propre excitation lorsque je flairais l'arrivée de la pluie.

Quelque-chose dans l’air. Une odeur, peut-être, avant la couleur du ciel. Le silence aussi. Les gestes des femmes, mécaniques. Leurs yeux s’interrogent, je hume en même temps qu’elles le ciel mauve. Moussa sort une bassine de fer blanc sur le seuil de sa maison. Une calebasse. Une grande poubelle propre. L’onde de choc du fer sur la terre battue ricoche de maison en maison : le signal et donné. Chacun sort ses récipients. La grand-mère de Lamine découvre la vieille baignoire de fonte de la cour, roule la bâche de plastique. Une femme en boubou bleu-roi rattrape son bébé par-terre, le noue à ses reins. Elle me crie de rentrer chez moi.

Je laisse claquer mes pieds nus sur la rue tiède, je traverse le camp Claudel en courant, j’écoute mes pas résonner dans les longues allées bordées de flamboyants. Je suis chez moi ici, et je claque fort le sol de Dakar, il est à moi, c’est ma Terre, mon territoire, mon Paradis, ma petite Terre d’amour, mon royaume d’odeurs. Ma déesse et mon rythme. Je suis faite de sa poussière, de ses plumes d’arbres roses, et j’ai un flamboyant qui pousse dans le ventre.

Quelqu’un court à côté de moi, soudain, prend ma main pour me faire courir plus vite, encore, je ris d’amour pour le clac-clac de ma course. On me lâche devant chez Baaji, je m’arrête pour lui sourire. Il rabat le volet jaune de sa boulangerie de poche. Elle ressemble à une boîte aux lettres, et lui est fin comme un pli urgent. « Fanaanal ! » Je réponds à son salut, et je chantonne « Fanaanal » en escaladant la barrière du jardin. Dialo en sort, la tiaya retroussée, les babouches à la main, il rit de courir à petits pas, « Fanaanal », il va sortir ses bassines lui aussi. Du côté toubab du camp, les rues sont désertes.

Le vent souffle son haleine tiède, poussière sur la langue que je tire. Maman en haut du perron. Les bras de maman et son ventre. J’écrase mon nez contre elle. Ne veut pas que je sorte, veut que je reste sur la terrasse couverte pour regarder, mais je veux d’abord déposer ma calebasse claire sur la rue, devant le jardin. Les fleurs frissonnent, c’est l’instant où la terre et le ciel basculent. Sable jaune au-dessus de nos têtes, soudain, et l’eau du ciel à mes pieds, impacts sombres des gouttes de pluies sur le sol. Légère nuée de poussière, à fleur de terre. La calebasse s’ébranle sous le choc, je le sais sans la regarder, comme je sais le rebond des gouttes dans la bassine de fer blanc de Moussa. Je sais le chuchotement de la pluie sur les feuilles du manguier, je sais le son lourd de l’eau sur la terre, je suis la fleur assoiffée décapitée par la tornade en même temps que désaltérée. Je reste sur la terrasse, bientôt le carrelage sera couvert d’eau, et lorsque le ciel se sera envolé dans les cieux, Charlotte chassera les grandes flaques à coups de balai de caoutchouc. La Terre refuse de boire, l’eau monte et le ciel descend. Il ne reste aux hommes qu’une infime langue d’air où respirer. Derrière la haie, sur la corniche, je devine les tissus bariolés, les pagnes des femmes remontés jusqu’aux cuisses, le rire des hommes qui trempent leur tiaya leur pantalon.

Mon frère surgit des buissons de bougainvilliers, traverse la pelouse inondée, il vient du jardin voisin, il parle tout seul, il a de l’eau jusqu’aux genoux et je ris lorsqu’il se fait gifler par une feuille de bananier. Il danse sous la pluie avant de remonter jusqu’à moi. Je voudrais nager dans l’eau tiède du jardin, désir obsédant, me baigner dans mon royaume englouti. La pluie s’arrête aussi soudainement qu’elle a commencé.

Silence du premier jour.

Le jardin d’eau est si beau, mais à l’instant la Terre déchiffre le mystère qui la noie, et de mille bouches s’enivre de pluie. J’assiste, en déesse perchée au sommet de mon Olympe, au surgissement de ma Terre hors de l’eau. Les arbres les premiers lâchent prise. Redressent mollement leur branches. Et les fleurs s’évanouissent en coquettes épuisées. Brins d’herbe fourbus.

Paupières closes, le son, d’abord, des mille bouches de la Terre repue. Et tout de suite après, ou peut-être au même instant, l’énorme bouffée de vapeur odorante, l’haleine des mille bouches, enivrante jusqu’à l’écœurement. En descendant au jardin, je chancelle sous le poids de mes poumons saturés. Je m’écrase sur la pelouse, K-O. Je voudrais récupérer ma calebasse pleine.

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