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17/02/2005

Les filles de chez Mango

Jeudi 17 février 2005.
A l'amertume succède l'euphorie... Je me régale de la rue où je passe le plus clair de mon temps, j'aime le monde entier, voilà.
Les filles de chez Mango, quatre, peut-être cinq, je les suis à dix mètres, elles longent les estrades où sont alignés les derniers modèles de Volkswagen, avant de bifurquer sur la droite, vers la passerelle du Printemps. Les filles de chez Mango ont toujours les ongles faits. Violet profond ou orange pailleté. Les filles de chez Mango ont des talons pour accentuer leur taille mannequin. Les filles de chez Mango ont les cheveux très longs et raides. Les filles de chez Mango ont des seins d’adolescentes qu’elles cachent sous des tops transparents. Les filles de chez Mango préfèrent exhiber leur nombril, placé au centre exact de leur ventre lisse, très au-dessus de leur pantalon taille-basse. Les filles de chez Mango ont un faible pour les sacs à main en forme de boule de bowling, en cuir noir, que l’on s’attache au poignet par un bracelet-pression : ils pendent comme un boulet au bout d’une courte chaîne aux maillons de cuir. Les filles de chez Mango ont le cou si long qu’elles ne peuvent pas croiser le regard des hommes. Les filles de chez Mango sont des girafes traversant la savane : condamnées à ne regarder que très loin ou très haut. J’aime les filles de chez Mango dans leur solitude aux cils recourbés, je les suis à dix mètres, jusqu’à l’étage cosmétique du Printemps. On se presse pour servir les filles de chez Mango.

A l’étage cosmétique du Printemps, les étagères de tous les rayons sont perforées au calibre des flacons de vernis, des crayons à lèvres, des fards à paupières, des monobulles bonne mine. A l’étage cosmétique du Printemps, tout est rangé par marques, puis par genre, puis par couleurs. A l’étage cosmétique du Printemps, on peut essayer les produits devant de petites glaces carrées, avant de se démaquiller en imbibant un disque de coton de lait rose ou de lotion bleue. A l’étage cosmétique du Printemps, j’entrechoque les flacons de vernis, je peins mes lèvres, je mélange les pigments au doigt. A l’étage cosmétique du Printemps, je me crois dans la salle de bain de ma mère. A l’étage cosmétique du Printemps, les filles de chez Mango se lassent. Les filles du Printemps n’ont rien à voir avec les filles de chez Mango.

Les filles du Printemps ont le regard à portée de mains. Les filles du Printemps surveillent leurs produits.

J’ai vu ce type, en blouson droit et long. Il avait l’air d’un type qui voudrait se parfumer mais qui ne sait pas choisir. Il avait un long nez dans lequel il aurait pu enfiler tous les flacons du magasin s’il n’avait pas été si étroit. Si les narines n’avaient pas été si plaquées au cartilage. Ce type avait les yeux sombres, en balles de ping-pong, et elles sortaient en rafale le long des rayons, les flacons explosaient en brume de verre et de parfum. J’ai vu ce type, il a choisi son parfum à l’œil. Sous son blouson camel, il portait une chemise terne, et sa grosse pomme d’Adam se heurtait au nœud d’une cravate démodée. Toute sa misère pendue à cette pomme d’Adam. Il n’a pas utilisé les bâtonnets pour comparer les fragrances. Il regardait les noms et les boîtes une par une, méthodiquement, au pas piétiné, et j’ai dû contourner un pilier et fouiller dans un bac de rouges à lèvres en promo pour me donner une contenance, avant de l’observer de biais, cette fois. Immobile soudain, et soudain plongeant sur sa proie sans hésiter : « Jazz Live », d’YSL. La fille du Printemps a senti vibrer une onde sur son radar, elle s’est rapproché du rayon pour détailler l’homme en fronçant les sourcils. Il tournait la boîte entre ses doigts, à la façon d’un aveugle qui cherche à se remémorer une forme primitive du bonheur. Le nom, peut-être lui faisait remonter au nez toute une bouffée de musiciens. Ou peut-être que le graphisme noir et blanc de la boîte lui avait tapé dans l’œil. Peut-être encore que la marque prestigieuse lui avait tinté aux oreilles. Une chose est sûre, il s’est jeté entre les panneaux anti-vol de la sortie, son butin serré contre sa chemise terne, bien au-dessous de l’endroit où la pomme d’Adam se heurtait, plutôt contre son cœur, mais ce sont les alarmes anti-vol qui se sont mises à battre en hurlant et j’ai vu ce type, le corps à l’horizontal dans sa course, il a disparu dans la rue, laissant derrière lui un chaos de cris, d’alarmes et de bouche-bées.

La fille du Printemps qui l’avait repéré s’était jetée à sa poursuite, en pleine foule, et je suis restée longtemps sur le pas de la porte, à contempler le spectacle de cette femme tenace, les muscles bandés, les neurones connectées dans le seul objectif de rattraper le voleur. J’ai vu ce type toujours en fuite quatre cent mètres plus loin, en plein slalom de fuyard, avant qu’il ne disparaisse au coin de la rue, dans les premières rumeurs du marché aux fruits et légumes. Des filles de chez Mango traversaient la rue, je leur ai souri amicalement, je les aime dans leur solitude aux cils recourbés. Elles désignaient un café un peu plus loin, en balançant leur sac à leur poignet. Elles allaient s’installer en terrasse, pour parler et rire. Les filles de chez Mango ont des codes pour commenter leurs achats et les passants. C’est pour ça qu’elles rient si fort, dans l’excitation de faire partie d’une bande, dans le sentiment d’être à leur juste place.

La fille du Printemps revenait justement à la sienne, essoufflée, bredouille. Elle a eu l’air contrariée que je lui demande Alors ?, mais c’est la remarque acerbe du chef de rayon qui l’a faite fondre en larmes :
-Vous ne devez en AUCUN cas abandonner votre poste. Courir après un voleur, c’est le rôle du vigile, où est-il, celui-là ?… Vous vous rendez compte que ça pouvait être un moyen de diversion pour vous attirer dehors, pour faciliter le travail d’un complice qui serait à l’intérieur ?
Il m’a jeté un coup d’œil, et avant même que son cerveau n’en formule l’idée je savais qu’il allait me soupçonner d’être ce complice. Je me sentais à l’étroit dans mon costume de peau, la mauvaise personne au mauvais moment. J’ai pris le premier tube qui m’est tombé sous la main pour l’acheter et prouver ma parfaite honnêteté. C’est à la caisse que je me suis aperçue que c’était un tube d’après-rasage Jazz Live d’YSL, et aux yeux de la fille du Printemps c’était une preuve, s’il en fallait une, de mon lien avec l’homme au long nez.

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