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09/02/2005

Rencontre

Mercredi 9 février 2005.
Et la pluie, ce matin, si impérieuse qu’elle me force à courir dans les rues. Façon Doudou N’Diaye Rose à son tambour du Sénégal, ou Cristina Branco, peut-être. Oui, terriblement féminine, dans ses cheveux de ruisseau, le long des trottoirs. La ville en érection. Je saute par-dessus les flaques cloquées, les rafales de billes d’eau m’éclatent aux oreilles, dans le cou et sur la bouche.

« C’est le déluge ! » crie une voix derrière moi. Je sors la langue pour goûter au déluge. Dix mille ans me pénètrent en douceur. Je suis la belle girafe aux cils recourbés et à l’instant les portes de l’Arche de Noé s’ouvrent solennellement pour moi : « La gondole », café jusqu’alors inconnu, laisse échapper trois imperméables beiges, voûtés comme des corbeaux chassés par Noé, et puisque les deux battants ne se sont pas refermés, j’y entre.

Quelques impatients aux expressos saupoudrés de cendres de cigarette, le long du comptoir. Ils s’y accoudent, mais leurs ressorts sont remontés. Ils sont contre l’érotisme de la pluie sur la ville. Ils figurent les neurones rabat-joie, qui tentent de rétablir les bonnes connexions. Electriser le cerveau, voilà leur mission. Diminuer l’impact du tactile, étouffer les sensations. Maîtrise de soi, contrôle de la situation. Je les frôle du bout des cils recourbés, je délie mes longues gambettes, j’ondule de la croupe, mais je les laisse de marbre. Tant pis, je rejoins le côté épiderme, une table à la fenêtre. Frisson. Vite, garçon, un thé brûlant pour la reine de la savane, un pain au chocolat pour son palais.


Une jeune-femme de trente ans a commandé un cappuccino, son blouson noir sèche sur le dossier d’une chaise voisine. Elle se penche sur un cartable, j’en déduis qu’elle est prof, et à l’intention du garçon qui me sert un petit déjeuner de princesse-girafe, je conclus à haute voix :
-« Rien d’intéressant, en somme !
- Pas si sûr ! » rétorque–t il en lorgnant sur mes longues pattes.
Femelle je suis, femelle je reste, ce coup d’œil flatteur m’égrille, et je minaude un sourire charmant. La mitraille de la pluie s’accélère soudain, et force la ville à l’orgasme, le rythme bascule, et sous mes yeux la jeune-femme blonde extirpe de son cartable une grande partition. Elle l’ouvre avec gourmandise, et je l’accompagne en croquant une bouchée de pain au chocolat. C’est sa partition format chef d’œuvre qui la mange, elle et son minois. Au-dessus des grandes lettres noires, L.I.G.E.T.I., je vois à ses yeux en demi-cercles qu’elle sourit. Ne remue pas la tête pour marquer le rythme. Ne bat pas du pied. Ne pianote pas des doigts. Sourit comme on sourit aux anges. Sourit et tourne les pages au fur et à mesure de sa lecture. Le bonheur.

Alors action de grâce pour cette vision. Elle lit les notes comme je peux lire les mots de Nietzsche, traduits dans ma langue, lorsque au fond de mon sac à dos je pioche mon petit « Ecce homo ». Je pioche à toute heure du jour et de la nuit, si je décide d’ouvrir les portes du désert sur la ville, la rue, le parc, le café, seule ou dans la foule. Souffle l’esprit de Nietzsche où je veux. Elle lit Ligeti en silence sous mes yeux. Cadeau que Dieu me fait : extase en la contemplant, et promesse de bonheur au souvenir de cette extase.

Elle tend au garçon un billet de cinq euros, en lui demandant un paquet de « Marlboro super light ». Il file sous la pluie courageusement, elle le suit des yeux et me le désigne d’un sourire espiègle. Je prends ça pour une invitation à faire connaissance.
-« Vous lisez Ligeti ?
- OUI ! »
et je suis désolée de la décevoir :
-« Je ne connais que de nom…
- Il faut l’entendre pour le croire ! »
Naturellement me tend sa partition pour que je l’entende, ce Ligeti, en désignant une chaise en face d’elle. C’est à cette place que j’ouvre la partition, en ce lieu et en ce jour de pluie.

JUBILATE ! EXULTATE ! Me saute au visage une foule adorable de boxeurs noirs miniatures, mêlés de quelques blancs rondement K.O.. Tous dans ce curieux ring linéaire à cinq cordes. Je reconnais à son art de l’esquive, et à sa rapidité de punch, le fluet Mendoza. Je suis des yeux la séance d’entraînement intensif de Jack Johnson, clin d’œil séducteur, technique admirable. Et de directs en crochets, voilà une série de knock-down, avant les plus célèbres K.-O. de l’histoire de la boxe. Tunney contre Dempsey ! Ali contre Foreman ! Quelques uppercuts, quelques jolies gardes, quelques drames. Sueur et solitude. En boxe il ne s’agit pas que de cogner. Il s’agit d’autre chose.

Punch drunk pour la première fois de ma vie. Vainqueur, Ligeti. Abrutie de coups, je referme la partition d’un claquement sec.

Je ne connaissais même pas ce café avant aujourd’hui. La pluie a engendré cette jeune-femme de trente ans, elle est faite de vapeur d’eau, son essence est sueur et solitude. Elle ouvre son grimoire d’où s’échappent mille boxeurs noirs et blancs, ils lui obéissent au doigt et à l’œil. Elle me fait penser à Zanzerro, mais elle joue du piano. Elle me sourit en partant. La pluie la ravale. Je ne retourne pas à ma place, de peur de dénouer les liens ténus qui m’unissent à elle.

Commentaires

Pourtant je t'attends, même si...!!!!!!!!!!!
Bises

Écrit par : ramses2 | 09/02/2005

Ligeti et la boxe...

je n'écouterai plus jamais ce compositeur de la même manière ;o)

Essaye un autre compositeur .. même effet ?

Écrit par : hypo | 12/02/2005

Tu aimes Ligeti ??? J'ai ouvert ensuite des partitions de Chopin (les combats y sont ahurissants), et de Bach, mais il faut que je continue mes prospections !!
Merci pour ce commentaire !

Écrit par : Fleur Dorcas | 12/02/2005

bach est mon préféré
son contrepoint devrait t'inspirer

Écrit par : hypo | 19/02/2005

Ce n'est pas son meilleur film, loin de là, mais il me semble que dans "Mon homme", Blier fait s'aimer un clochard (Lanvin) et une prostituée (Anouck Grinberg) sur du Ligeti... Tout un programme !

Écrit par : Ludovic | 20/02/2005

Les commentaires sont fermés.