02/02/2010
Vieil Ispahan 11
Le point de vue unique, assise au bureau au fond du magasin, est un parti pris esthétique. Et vous allez en crever comme j’en crève, le cul sur ma chaise de bureau, de voir les choses toujours sous le même angle. Je ne savais pas que l’on pouvait crever d’un parti pris esthétique.
On peut crever de tout, n’est-ce pas, comme d’être prise au piège dans ce fucking magasin où n’importe qui, quand l’envie lui vient, peut entrer et m’abreuver d’une conversation que je ne désire pas. Je renie ma mère et mon père et tous mes ascendants qui m’ont modelée polie et souriante et patiente en apparence, tout en m’inoculant un feu de Dieu au-dedans. Je passe mes journées dans cette petite boîte luxueuse et transparente, je suis devenue une poupée articulée qui dit oui qui dit oui tous les jours de la semaine. Et d’abord, pourquoi tous les jours de la semaine ont-ils des noms différents alors qu’ils sont tous identiques les uns aux autres ?
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05/01/2010
Vieil Ispahan 10
Assise au bureau au fond du magasin, j’ai vu passer William Faulkner devant la vitrine, il remontait la rue en fumant, il portait cette exacte veste de tweed que je lui connais, et juste au-dessus, légèrement penchée, son exacte petite gueule des années cinquante. Plus tard j’en parlerais à quelqu’un qui me répondrait Bordel il est mort, c’est un sosie, ce qui est tout à fait arrogant, parce que je sais bien que Faulkner est mort en 1962, mais je sais aussi qu’il ne s’agissait pas d’un sosie, mais de l’écrivain américain himself qui se contentait de passer devant la vitrine du magasin de tapis pour la simple et suffisante raison que j’y travaille et que je regardais par la vitre à ce moment précis.
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15/09/2009
Vieil Ispahan 9
Un homme sur le trottoir se parle à lui-même, et si les passants devaient le qualifier – si l’on devait les sommer de le qualifier, alors qu’ils l’avaient sitôt vu sitôt oublié – ils le nommeraient fou. Mais seule la sagesse conseille de commencer par se convaincre soi-même. Cet homme est assez éclairé pour ne deviser qu’avec lui-même.
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27/05/2009
Vieil Ispahan 8
On jurerait que l’adolescent criblé d’acné a sorti sur le trottoir d’en face sa grosse tête purulente pour l’assécher au soleil, à défaut de l’assainir. S’il avait pu se contenter de la poser sur le balcon, sans avoir à sortir son corps, il aurait été le plus heureux des pubères. Au lieu de quoi il s’est retiré sous trois épaisseurs de vêtements supposées cacher sa disgrâce. Mais il ne sait pas ce que disgrâce veut dire : il se contente d’éprouver la sienne. Il reste longtemps juste à côté du distributeur de préservatifs, son visage est impassible, non qu’il ne ressente rien, mais la moindre expression risquerait de presser une bonne demi-douzaine de pustules.
Une fille de sa connaissance le trouve là et interrompt son shopping pour discuter un moment avec lui. En parlant elle tend le visage de cette façon qui appelle un baiser, elle rit même si le garçon ne se penche pas vers elle pour l’embrasser comme elle le souhaiterait. Elle rit parce qu’elle sait que s’il ne l’embrasse pas cela n’a aucune importance : le baiser viendra fatalement. Le baiser viendra fatalement parce qu’elle remue la tête de cette façon et que le garçon sourit en regardant vers le haut puis vers le bas de la rue avant de la fixer quelques secondes.
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06/05/2009
Vieil Ispahan 7
Il s’est passé cette drôle de chose : j’avais mis la chanson Blue Hotel de Chris Isaak un peu trop fort sans doute, en laissant la porte du magasin grande ouverte sur la rue. Un homme est passé le long de la vitrine, un homme qui avait l’air téléguidé s’il est possible qu’un homme soit téléguidé. Sa silhouette s’est soudain figée dans l’embrasure, peut-être le temps que le Télécommandeur trouve les boutons pour le faire pivoter et entrer dans la boutique. Je me suis rendue compte plus tard en y repensant que c’était juste Chris Isaak qui avait pris la télécommande en main et si ce type marchait droit jusqu’à mon bureau, jusqu’à me regarder dans les yeux pour ne prononcer qu’une seule phrase avant de repartir sur le même mode, c’était dans un état d’hypnose, si bien que la phrase dénuée d’à-propos qu’il a énoncée lorsqu’il a posé les yeux sur moi – je suis plein de poussière – n’aurait pas dû me plonger dans ces heures d’analyse mentale. Cependant j’ai trouvé la phrase si belle, et cet homme si envoyé (et homme envoyé veut dire quelque-chose, il s’agit d’une forme de prophète, mais qui n’est voyant que pour quelques minutes, et à son insu) que je n’ai pas pu m’empêcher de chercher un sens à cette visite. Et puis j’ai compris que c’était Chris Isaak, et comme ni Chris Isaak ni aucun chanteur n’a jamais eu le moindre message poétique à délivrer, j’ai pensé qu’il fallait savourer cette histoire à la façon d’une simple chanson.
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